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chapitre 1 Viol d'enfant

1 - HORS NORME (commentaires sur Viadeo)
1.
Soi-disant, si la société n’existait pas, on risquerait d’être confronté à un problème de viol.S’il faut parler de quelque chose d’aussi moche que le viol, autant le faire tout de suite. Qu’on en soit débarrassé ! Justement, à ce propos, j’avais eu une discussion avec ma mère, quand j’avais neuf ans.
Que pouvais-je avoir à dire sur le sujet à neuf ans ? J’ignorais ce qu’est un viol au sens où l’entendent les policiers, tout comme j’ignorais ce qu’est faire l’amour au sens où l’entendent les biologistes.
Néanmoins, les biologistes ne connaissent dans leurs laboratoires ni viol ni amour. Seul l’accouplement est scientifiquement observable. La notion de viol naît des sentiments et ressentiments avant d’être normalisée dans les commissariats de police suivant des critères établis par je ne sais qui et répondant aux intérêts de je ne sais qui.
3.
Moi, l’accouplement, je ne me doutais pas que cela existât. J’ai découvert ce qu’est le viol le jour où j’ai vu Nadia se faire violer. D’ailleurs, le violeur, c’était un peu moi. Je ne l’ai pas fait exprès ; je ne savais pas.
Bon, je m’explique
4.
J’avais six ans et Nadia en avait quatre. Nous discutions ensemble, debout, chacune d’un côté de la barrière qui nous séparait.
Tout d’un coup, elle fut prise de panique.
« Le garçon ! Y va baisser ma culotte !
- Quel garçon ? »
5.
Il y avait effectivement un garçon de son âge deux ou trois mètres derrière elle mais il ne me semblait pas que cela justifiât la crainte de Nadia.
« Pourquoi tu dis qu’y va baisser ta culotte ?
- Je sais pas. J’ai peur. »
6.
- Mais non, y a pas de raison. D’ailleurs, tu vois : y s’en va. »
Je revenais à notre discussion initiale quand la panique s’empara de nouveau de Nadia.
« Le garçon ! Y va baisser ma culotte ! »
En fait, quand je le regardais, il s’éloignait et quand je regardais Nadia, il s’approchait d’elle de nouveau. Ça faisait peur à Nadia, si bien que je ne pouvais plus discuter avec elle.
Elle prit une petite voix douce pour m’implorer :
« Le laisse pas faire ! T’es grande, toi. Protège-moi !
7.
- Je peux pas te protéger : il est du même côté de la barrière que toi et j’ai pas le droit de l’escalader. C’est pas grave. Faut pas avoir peur ! Y va pas baisser ta culotte : ça serait complètement toc-toc. »
Pourtant, lors d’un instant où je ne le regardais pas, il couru brusquement jusqu’à Nadia et baissa sa culotte. Ne pouvant intervenir et ne sachant que dire, je restai là, immobile, stupéfaite.
8.
Cherchant en moi un refuge, Nadia me regarda dans les yeux. Du coup, je regardai ses yeux. Pendant les quelques secondes durant lesquelles le garçon regardait les fesses de Nadia, moi, je regardais ses yeux. Je vis plein de choses traverser son regard, plein de choses que le garçon ne voyait pas. Je vis peut-être bien plus de choses en regardant les yeux de Nadia que le garçon n’en vît en regardant ses fesses.

2 - DANS MES OREILLES DE PETITE FILLE (commentaires sur Facebook)
9.
Le garçon s’enfuit ; Nadia reprit ses esprits et détourna le regard. Moi, j’éclatai de rire parce que l’absurdité de la situation me paraissait comique et aussi pour aider Nadia à dédramatiser. Ce ne fut pas efficace. Elle me montra du doigt en criant : « salope ! » et se mit à pleurer, sans même remonter sa culotte. C’est à ce moment que des grandes personnes crurent bon d’intervenir et nous séparèrent, de sorte que nous ne pûmes nous réconcilier.
10.
Dans le fond, ce n’était peut-être pas plus mal parce qu’étant donné ce que j’avais vu dans les yeux de Nadia quand le garçon regardait ses fesses, si elle avait pleuré après coup, c’est qu’elle était de mauvaise foi. Si j’étais restée près d’elle à l’écouter, elle se serait attachée à déformer la vérité ; elle m’aurait induite en erreur en me disant des mensonges.
Ainsi, je me retrouvais seule pour réfléchir à ce qui venait de se passer. Le cri de Nadia résonnait encore dans ma tête : « salope !», je n’arrivais pas à m’en défaire. Bizarrement, je savais ce que ça voulait dire, je savais même que c’était un gros mot. Plus étrange encore, je savais que ce à quoi je venais d’assister s’appelait un viol.
D’où me venait la connaissance de ces mots ? Il est certain que je ne les avais jamais entendus de la bouche de mes parents ; de la maîtresse non plus. Ça ne pouvait venir que de Tonton Frédéric.
11.
Tonton Frédéric, c’était le frère de mon père. Il aimait bien parler fort, boire, fumer et faire la fête. Moi, j’aimais bien Tonton Frédéric. Souvent, nous passions nos dimanche ensemble et plus nous avancions dans le repas, plus il parlait fort. Moi, je ne prêtais pas attention à ce qu’il disait, c’était du blabla de grandes personnes mais il arrivait toujours un moment où ma tante disait :
« Voyons, Frédéric ! Fais attention à ce que tu dis, devant la petite ! »
Alors, il s taisait une minute, après quoi il répétait ce qu’il avait dit précédemment, plusieurs fois, de plus en plus fort et là, il n’y avait plus moyen de l’arrêter.
Ç’aurait bien été de lui de dire un truc genre :
« Si un garçon baisse ta culotte, c’est du viol. Faut pas te laisser faire ! »
Par contre, qu’un garçon réalisât des idées saugrenues à la Tonton, alors ça, il fallait le voir pour le croire !

3 - UN DIMANCHE DU MOIS DE JUIN (commentaires sur Viadeo)
12.
En y pensant, le souvenir me revenait en mémoire. C’était quelques mois plus tôt, lors d’un dimanche du mois de juin que nous avions passé chez Tonton Frédéric et Tata Lili. Pendant le repas, Maman, comme à son habitude, n’avait pas pu s’empêcher de casser l’ambiance en me disant :
« Tu veux une fessée ? »
Vite ! J’avais regardé Tonton pour qu’il vînt à mon secours parce qu’en général, il prenait ma défense. C’est là qu’il m’avait dit :
« Si un garçon baisse ta culotte, c’est du viol. Faut pas te laisser faire ! »
13.
C’est en septembre, en ayant vu Nadia se faire baisser sa culotte, que je compris… que ce que les grandes personnes appellent « fessée déculottée », c’est du viol et ça, ça ne me faisait vraiment pas rire. J’aurais volontiers échangé ma place avec Nadia.
14.
Je savais qu’il fallait relativiser. Quand Tonton m’avait dit :
« Si un garçon baisse ta culotte, c’est du viol. Faut pas te laisser faire ! »,
Maman s’était levée de table et avait dit :
« Moi, je m’en vais » ;
Papa s’était levé à son tour et avait dit à Tonton :
« Viens ! On va s’expliquer dehors. »
15.
Tata était intervenue pour calmer le jeu et avait dit à Maman :
« On sait bien que c’est pas toi le croque-mitaine mais si la petite rencontre le croque-mitaine, il se comportera exactement comme toi pour obtenir d’elle ce qu’il veut. » (genre: "Viens chercher ta fessée! Dépêche toi!")
Tonton avait ajouté :
« Elle est trop obéissante, c’est inquiétant. Il faut qu’elle apprenne à ne pas se laisser faire. »
Moi, je voulais seulement devenir parfaite.

4-UN ETRANGE TABLEAU
16.
Qui est ce croque-mitaine dont avait parlé Tata ? Elle m’avait dit que c’est un monstre inhumain qui s’attaque aux petits enfants ; un monstre de légende qui, pourtant, existe (du moins, Tata croyait en son existence).
17.
Le croque-mitaine n’est évidemment pas le garçon qui venait de baisser la culotte à Nadia. Pourtant, de ce que Tonton et Tata avaient dit, je déduisais que ce garçon et le croque-mitaine ont un point commun : ce sont tous les deux des violeurs.
18.

Un violeur, c’est un garçon qui aime trop les fesses des filles ou un homme qui aime trop… la beauté des dames. Il en est fou. Comme toute folie, celle-ci peut atteindre différents degrés, allant du garçon de quatre ans qui baisse la culotte des filles à Jack l’éventreur, en passant par plein de violeurs aux idées toc-toc, surprenantes et inquiétantes.
19.
C’était peut-être pour ça que Nadia avait pleuré : une fille est responsable de son violeur, elle ne peut pas le laisser partir seul à la dérive ; elle doit l’aider à contrôler sa folie. C’était peut-être pour ça qu’elle s’était mise en colère : moi qui n’avais été que spectatrice, je pouvais rire de la situation tandis qu’elle ne le devait pas.
20.

J’avais demandé à Tata si c’est Jack l’éventreur, le croque-mitaine. Elle m’avait répondu que non. Le croque-mitaine est pire. Jack l’éventreur était un homme fou et un assassin tandis que le croque-mitaine est véritablement un monstre.
21.

Moi, je connaissais pire qu’un petit garçon qui baisse la culotte des filles pour admirer leurs fesses : une maman qui baisse la culotte des petits enfants pour taper leurs fesses.
C’était mon avis à moi. Certains diront, au contraire, que l’acte du garçon est beaucoup plus grave parce que c’est sexuel ; tandis qu’une maman ne donne de fessée que pour corriger l’âme de l’enfant. C’est pareil que chez le docteur : on doit se déshabiller devant lui pour des besoins de santé, alors il faut mettre la pudeur entre parenthèses le temps de l’auscultation.
22.
Ah ! Ouais ? Alors, que penser des parents qui disent en public :
« Tu veux une fessée devant tout le monde ? »
Et si, parmi tout le monde présent, il y a un petit garçon de quatre ans, qu’éprouve-t-il en voyant une fille recevoir une fessée déculottée devant lui ?
Il semble que les grandes personnes ne fassent pas grand cas de l’âme des enfants. Tout ce qu’elles veulent, c’est être obéies, avoir la paix, voir se passer les nerfs.
23.
Comparativement aux enfants, les adultes sont des géants. Quand ils se mettent en colère, ils apparaissent tels des monstres dangereux et terrifiants. Peu importe la gravité des blessures qu’ils infligent, du moment qu’elles ne sont pas visibles de l’extérieur.
Heureusement qu’ils nous aiment !
24.
Admettons, maintenant, qu’un monsieur fou viole un enfant ! A priori, cette hypothèse me paraissait absurde. En voyant les fesses de Nadia, le petit garçon s’était enfui, comme s’il avait découvert quelque chose de sacré. Pour un adulte, en revanche, le corps d’un enfant est aussi insignifiant que celui d’un animal. On imagine mal un monsieur baisser la culotte d’une petite fille pour admirer ses fesses et partir en courant. Admettons, cependant, que, par lâcheté, un violeur adulte préfère s’attaquer à un enfant plutôt qu’à une femme ! Ce serait vraiment terrible. Il aurait tous les traits monstrueux de l’adulte que j’ai décris, pas d’amour et une folie immense. On dirait un ogre.
Rien à faire ! Aussi fou puisse-t-on l’imaginer, aussi atroces puissent être ses actes, un violeur reste un homme de chair et d’os, pas un être surnaturel. Alors, ce croque-mitaine, qu’est-ce que c’est ?
Lorsque j’avais vu Nadia se faire baisser la culotte, toutes ces idées m’étaient venues furtivement à l’esprit, pêle-mêle. J’y avais réfléchi cinq minutes ; après, j’en avais eu marre. Je m’étais dit : on verra plus tard.
De temps en temps, j’y repensais. Il fallait que je découvrisse ce croque-mitaine avant que ce fût lui qui ne me trouvât car un enfant qui prétend atteindre la perfection représente une menace pour les monstres de cauchemar.
Au fil du temps, ma vision du problème devenait plus nette sans pour autant s’élargir. C’était comme un tableau dont eusse fait brièvement le croquis ; y revenant, j’épaississais les traits, j’ajoutais les couleurs mais jamais je ne voyais d’autres détails que ceux que j’avais posés au départ.
Je décrivis cette comparaison à ma maîtresse, sans nécessairement préciser à quel genre de problème je l’appliquais. Elle m’apprit que ça s’appelle une allégorie et me conseilla de « scruter » les ombres et les lumières. A priori, je ne savais pas comment mettre ce conseil en pratique mais sans doute le fis-je inconsciemment car je vis apparaître le visage d’un autre personnage dangereux en l’occurrence : celui de la femme prude.

5 - LA FEMME PRUDE ET L'ENFANT  (commentaires sur Viadeo)
26.
Certaines femmes, notamment des femmes âgées, donc supposées respectables de par la sagesse qu’elles ont acquise, déclarent avec dédain : « Quand j’avais ton âge, j’en ai reçu, des fessées, sûrement plus que toi. J’en suis pas morte. » On pourrait être tenté de leur demander si elles en reçoivent toujours, pour en parler aussi légèrement mais on n’oserait pas, vu qu’elles sont respectables. On pourrait être tenté de demander à ces précieuses dames si, à l’âge qu’elles ont atteint, ça les ferait mourir de recevoir une fessée déculottée devant tout le monde. En vrai, on n’est pas tenté de leur demander parce que ça serait méchant. Si on leur posait seulement la question, elles en seraient choquées, insultées. Si ça leur arrivait une fois, elles en seraient souillées, déshonorées. Si ça leur arrivait aussi souvent qu’à un enfant, aussi souvent qu’elles en donnent, elles en seraient meurtries, diminuées. C’est à croire que les femmes sont beaucoup plus fragiles que les enfants. Considérant cela, j’en vins à me demander si, lorsqu’un violeur rôde alentour, l’enfant doit s’offrir à lui en sacrifice afin de protéger la femme.

27.
M’étant posé la question, elle ne cessa de me turlupiner. J’aurais voulu demander à ma mère mais je n’osais pas aborder le sujet avec elle.
28.
Finalement, un jour, nous étions toutes les deux à la maison ; nous discutions ensemble, tranquillement. Je sentis que c’était le bon moment.
29.
C’est toujours comme ça, avec les grandes personnes. Quand on veut leur parler de quelque chose d’important, il faut attendre le moment où elles y sont disposées. Du moins, c’est l’impression qu’on a. Peut-être que c’est parce qu’il faut attendre que le problème soit mûrement réfléchi dans la tête avant de pouvoir le présenter à un adulte. Sinon, on ne poserait pas les bonnes questions et, par voie de conséquence, on n’obtiendrait pas les bonnes réponses.
Le problème ayant été mûrement réfléchi en mon esprit et ma mère étant disposée à converser, je lui demandai si, compte tenu de la fragilité de la femme, l’enfant avait le devoir de la protéger des violeurs en prenant sa place.
La réponse de ma mère fut formelle et sans détour : non !
· C’est le rôle de la femme de protéger l’enfant en toute circonstance, jamais le contraire.
32.

· La place qui est à côté de celle de l’homme dans le lit conjugal est la place de la femme.
33,

· C’est vrai que c’est dans la nature de la femme de jouer parfois les effarouchées face au désir de l’homme, de se sentir outragée (comme Nadia s’était sentie outragée) pour des choses qui, somme toute, ne sont pas si graves. Il n’en demeure pas moins que c’est le rôle de la femme d’accompagner l’homme dans sa folie ; tous les hommes. En aucun cas elle n’a le droit de prétendre mettre un enfant à sa place dans le lit d’un homme. Jamais !
34.
· La femme est physiquement constituée pour répondre au désir de l’homme, l’enfant ne l’est pas.

7 - LIBERTE D'EXPRESSION 
35.
Cela étant clairement établi, ma mère me demanda d’un ton sec :
« Comment ça se fait que tu te poses des questions comme ça ? »
Je n’aimais pas qu’elle me parle sur ce ton : avec les grandes personnes, on ne sait jamais à quel moment on va se prendre une baffe, surtout quand on aborde un sujet tabou. Il me paru prudent de mettre l’accent sur la part du propos qui était « de mon âge » :
« Tu sais bien que j’aime pas les fessées, que je cherche toujours des arguments pour ne plus en recevoir.
- Mais, enfin ! Angélique ! ça fait longtemps que tu ne reçois plus de fessées. C’était quand t’étais petite.
- Ah ! bon ? c’est vrai ? c’est fini ? j’en recevrai plus jamais ? »
Alors ça, c’était une bonne nouvelle ! J’avais bien fait d’en parler, finalement.
36.
Même ! Je ne voulais pas devenir comme ces dames qui disent :
« Quand j’avais ton âge, j’en ai reçu, des fessées, sûrement plus que toi. J’en suis pas morte. »
Moi, j’aurais voulu qu’après moi, il n’y eût plus aucun tout-petit qui souffrît de fessée comme j’en avais souffert.
36bis.
"C'est bien ça, Maman?
- De quoi?
- Eh ben, la maîtresse a dit que si je voulais faire un livre parfait, il fallait que je m'applique à la conjugaison, en particulier du subjonctif. Alors: "je voudrais qu’après moi, il n’y ait plus aucun tout-petit qui souffre de fessée comme j’en ai souffert", quand j'écrirai mon livre et que ça sera devenu du passé, il faudra que je dise: "je voulais qu’après moi, il n’y eût plus aucun tout-petit qui souffrît de fessée comme j’en avais souffert". C'est bien ça?
37.
- "J'aurais voulu", c'est du conditionnel. Oui, c’est bien mais j’aimerais quand même savoir comment ça se fait que tu réfléchis à des histoires de viol.
- C’est pas beau, dans la bouche d’une petite fille ?
- Non. Ce qui n’est pas beau, c’est les paroles des adultes Faut pas les répéter ! Par contre, tes propres pensées de petite fille, tu as raison de m’en parler ; ça m’intéresse. Je t’écoute.
- Ben... voilà ! j’ai dit ce qui me passait par la tête.
- Continue ! dis ce qui te passe par la tête. »
Ça, c’était pas dur. Quand on est enfant, on a toujours plein de choses qui passent par la tête, un peu tout et n’importe quoi. Je pris donc la première idée qui passait par là et la livrai telle quelle.

8 - LE CROQUE-MITAINE
« Selon moi, le plus grave des viols, ce serait de se faire violer par la mort.
38.
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Eh, ben ! Ce serait un viol dans lequel le violeur, au lieu d’être un homme, ce serait la mort en personne.
- J’entends bien mais je ne comprends pas. Si la victime trouve la mort, c’est que l’homme auquel elle a affaire est un tueur.
- Oui mais c’est pas ce que je veux dire. Tu te rappelles la fois où Tata Lili avait parlé du croque-mitaine ?
- Oui. Je me souviens.
- Elle en parlait comme d’un violeur, n’est-ce pas ?
- Oui. Je crois que c’est ce qu’elle voulait dire. - Mais, en même temps, elle disait qu’il n’était pas humain. Eh, ben ! Dans mon esprit, le croque-mitaine, c’est la mort (personnifiée).
- D’accord ! Mais comment est-ce que tu rattaches ça à l’idée de viol ?
39.
- Eh, ben ! je sais pas décrire l’idée de viol. Je sais qu’un garçon de maternelle qui baisse la culotte des filles a une idée de viol. Je sais qu’un Jack l’éventreur qui tue des femmes a une idée de viol aussi. Pourtant, je n’arrive pas bien à voir le rapport entre les deux. Il me semble que ça a un rapport avec mon corps qui m’appartient : un homme dans la rue n’a pas le droit de me toucher.
- Oui. C’est ça. C’est une bonne explication.
- Oui mais ça n’explique pas tout. On n’a pas le droit de me toucher pour m’assassiner. Or, tous les assassinats ne sont pas considérés comme des viols et tous les violeurs ne tuent pas mais des fois oui. Alors, j’y comprends rien, moi !
- Non. Faut pas dire que tu n’y comprends rien. Ce que tu viens d’expliquer, tu l’as compris.
- Oui mais ça, c’est seulement l’idée que je m’en fais.
- Eh, bien ! ton idée est bonne ; ce que tu as dit est exact. Continue !
- Ben… c’est tout.
- Non. Tu ne m’as toujours pas dit ce que tu entends par « se faire violer par la mort ».
- C’est une image.
- Décris-la !
- C’est dur !
- Essaye !
40.
- Eh, ben !... c’est être touché… par la mort… mais rester en vie. Oui parce que si on te touche, tu continues à le sentir longtemps après. Par exemple, si on te donne un coup de poing dans le bras, le coup ne dure qu’une seconde mais toi, tu le sens dans ton bras plusieurs minutes ou plusieurs jours, selon la force de la douleur. Si on te fait une caresse sur le bras, la sensation reste sur le bras un certain moment mais tu n’y fais pas forcément attention parce que c’est une sensation plus faible. Passe ta main sur ta joue et, juste après, concentre-toi sur ta joue ! tu te rends compte qu’elle garde le souvenir du frottement un certain temps. Alors, si un monsieur très moche et très sale te touche le bras, tu gardes une impression de dégoût aussi longtemps que le souvenir de ce contact est dans ton bras. C’est ça, être violée… à un certain degré… surtout si c’est une caresse. C’est se sentir touchée… par la main ou par les yeux… dans le corps ou dans l’âme… alors qu’on voulait pas. Le souvenir qu’on en garde est peut-être pire parce qu’au moment du viol, on est dans un état second, on est sous l’emprise du violeur et on fait sa volonté. Après, quand on reprend ses esprits, on se souvient non seulement de ce qu’il a fait mais aussi de l’avoir laissé faire. »
Oui parce que, Nadia, quand elle avait dit :
« Le garçon ! Y va baisser ma culotte ! »,
Elle ne voulait pas que ça arrive. Comme c’était arrivé quand même, elle avait pleuré après. Par contre, pendant que le garçon baissait sa culotte et regardait ses fesses, elle était euphorique. C’est pour ça que moi, j’avais cru qu’on pouvait en rire mais, en vrai, c’était parce que son âme était sous l’emprise du viol.
Ma mère restait devant moi à me regarder silencieusement ; alors je conclus :
« Voilà ! j’ai tout dit.
- Non. Tu ne m’as toujours pas dit ce qu’est le croque-mitaine.
- Mais ! Il existe pas, en vrai. Tu vois bien, j’ai dit tout ce que je pouvais à son sujet et il n’est pas apparu.

9 - LE COMBLE DE L'HORREUR (commentaires sur Viadeo)
41.
- Si ! Si c’est en te concentrant sur lui que tu m’as fait une telle description de la notion de viol, alors il se cache derrière. Je veux savoir quel est ce monstre qui tourne autour de toi. Continue !
- J’y arrive pas ! J’vois pas quoi dire de plus. Pose-moi une question !
- Par quel moyen est-ce que la mort peut toucher quelqu’un sans le tuer ?
- … »
42.
Depuis le début de la conversation, chaque fois que ma mère me demandait de décrire le croque-mitaine, je mettais mon avant-bras gauche à l’horizontale et je l’attrapais avec ma main droite, pour mimer le monstre qui emporte l’enfant. Ce n’est qu’après avoir fait ce geste que les mots me venaient.
Cette fois, j’avais beau le faire et le refaire, je ne trouvais vraiment plus rien à ajouter et ma mère regardait avec inquiétude cette main qui s’abattait sur mon bras, comme si c’était le monstre qui menaçait.
Elle me dit soudain :
« Donne-moi un exemple !
43. (extrait commenté)
- Un exemple ? Oui, ça, c’est facile ; (j’avais un exemple dans ma tête depuis le début mais je ne l’avais pas mentionné tellement cela me paraissait improbable.) par exemple, ce serait que la mort entre dans le ventre de la fille pour arracher son bébé et l’emporter… le bébé… Laisser la fille intacte, vivre après avoir arraché le bébé de son ventre. Moi, on me ferait ça, y aurait pus qu’à m’enfermer à l’asile, après ! » A la façon dont ma mère me regarda, je pressentis qu’elle allait me dire un truc genre : « Tu sais, Angélique ! Il y a parfois des fatalités qu’il faut se tenir prêt à affronter. » Je pris les devants et précisai : « je ne parle pas de fausse-couche. Je sais que la maladie peut emporter un enfant, qu’y soit dans un lit d’hôpital, dans les bras ou dans le ventre de sa mère. Ça, oui, c’est la fatalité. C’est qu’y pouvait pas vivre, il était trop faible. Moi, je parle d’arracher un bébé des bras ou du ventre de sa mère - un bébé en bonne santé- et le tuer. Si on arrache le bébé des bras de sa mère, c’est un meurtre mais pas un viol parce que la fille peut pas dire qu’elle ait été touchée dans son propre corps. Si on arrachait le bébé qui est à l’intérieur de son ventre, èe pourrait dire qu’elle aurait été violée par la mort, non ? Ce serait bien le plus terrible de tous les meurtres et de tous les viols. Tuer un bébé plus innocent que l’enfant qui vient de naître ! A l’intérieur du refuge qui est le symbole de tous les refuges de la terre ! Du monde entier et de l’existence toute entière, l’endroit où on est le plus en sécurité, c’est dans le ventre de sa mère. Tu t’rends compte : voir son enfant se faire assassiner, c’est aussi grave que mourir soi-même, n’est-ce pas, maman ? Alors, t’imagines ! Assassiner un bébé à l’intérieur même du ventre de sa mère ! Moi, on m’f’rait ça, il faudrait me tuer avec parce que je ne m’en remettrais jamais. Vivre avec un ventre qui aurait été le théâtre de l’assassinat de mon bébé ! Ce serait le comble de l’horreur. »
44.
Ma mère était silencieuse et immobile, les yeux fixes et grand ouverts, l’air livide. Il faut dire que j’étais allée drôlement loin dans l’absurdité et l’ignominie. C’était pas de ma faute ! Elle m’avait poussé à dire ce qui me passait par la tête ; alors, j’avais dit n’importe quoi. Si cette idée m’était venue à l’esprit un autre jour, quand je réfléchissais toute seule, je l’aurais rejetée sans lui accorder le moindre crédit.
Pour me rattraper, j’ajoutai :
« Je sais bien que ça n’existe pas. C’est dans mes pires cauchemars. »
Ma mère me répondit d’un ton sévère :
« Si, ma petite fille. Ça existe. Ça s’appelle l’avortement et c’est la seule réponse parentale à une grossesse prématurée. »

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