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chapitre 9 Sex, drugs and rock n roll

1 - LA DERNIÈRE IMAGE
1.
Le monstre aux trois apparences s’arrêta dans son élan et se tint devant moi, sans me toucher.
Passé l’effet de surprise, il répéta avec confiance son argument habituel :
«        C’est mon cœur qui bat.
2.
-        Eh ben… laisse-le à la maison, ton cœur qui bat ! Enlève-le avant de te présenter devant moi !
3.
-        J’peux pas. Si le singe meurt, l’ange retourne au ciel, loin de toi. Le singe a prêté son corps à l’ange pour lui permettre de marcher sur la terre au-devant de toi et avec toi. Il est gentil. S’il fait des bêtises, gronde-le mais aime-le ! C’est mon cœur qui bat pour toi.   »
4.
A ce moment-là, il se passa… rien du tout. C’était à moi de parler mais le rêve ne raconta pas que je disse quoique ce soit. Le nuage qui nous entourait était tant silencieux qu’on aurait entendu une puce sauter. Bien que je fusse dans un rêve, c’était moi toute seule qui devais réfléchir et décider de ma réponse, sans me réveiller.
5.
«        Bon d’accord, dis-je. Tu peux garder le singe mais enlève le hérisson !
-        Le hérisson ?
-        Ben, oui : tes longs poils durs et piquants, c’est pas le singe, c’est le hérisson. C’est ça qui me fait mal quand tu me sers le cou avec ton bras.   »
6.
Le monstre tendit les bras devant lui pour regarder ses poils piquants et se parla à lui-même à voix haute, genre :
«        Tient ! C’est toujours là, ça ? Ça fait pas partie de ce rêve, en principe. C’était dans mon cauchemar… je me souviens : c’est la protection que je m’étais inventé contre le vieux monstre. Ha ! Ha ! Ça m’a suivi jusqu’ici ? C’est marrant !   »
Relevant les yeux vers moi, il hocha la tête avec un sourire amusé et me répondit :
7.
«        Oui, ça, j’veux bien l’enlever. Avec toi, j’en ai pas besoin.   »
Il se défit de son hérisson comme d’une panoplie de déguisement qu’il laissa tomber par terre.
8.
Marchant tous deux côte à côte, nous allâmes jusque derrière le donjon de l’école des garçons, à l’abri des regards.
Je me retrouvai ainsi seule avec le monstre derrière le donjon mais je n’avais pas beaucoup peur, d’autant qu’il avait bien voulu se défaire pour moi d’une de ses apparences, la plus monstrueuse des trois : l’agressivité.
9.
Nous ne restâmes pas longtemps seuls : ma maîtresse (du cours préparatoire) vint voir derrière le donjon ce qui s’y tramait. Ça m’a fait peur ! Pas pour moi…
Ma maîtresse du cours préparatoire, elle était toujours gentille avec nous, les filles. Par contre, avec les garçons, rien que dans la réalité, elle était drôlement sévère. Alors, dans un rêve, où les peurs sont amplifiées par l’irrationnel, un adulte sévère à vite fait de devenir un monstre cauchemardesque.
10.
Le hérisson ! Le garçon venait juste de se séparer de ce bouclier - pour me faire plaisir - parce qu’il se croyait à l’abri de ses cauchemars. Plus rien ne recouvrait ni ne protégeait son vulgaire corps de singe.
«        Et si la maîtresse s’aperçoit que le garçon a un corps de singe !   »
11.
Voilà ce qui me traversa l’esprit quand ma maîtresse (du cours préparatoire) vint jeter un regard derrière le donjon. Alors, vite ! Je me mis face à elle, devant le garçon, pour qu’elle ne le vît pas.
12.
Une autre nuit, mon rêve revint, celui du garçon au corps de singe qui était avec moi derrière le donjon de l’école des garçons, et je le pressai de remettre sa cuirasse, avant que n’apparussent ses monstres de cauchemar.
«        On sait jamais  !   »
13.
Il ramassa à mes pieds et réajusta à ses poignets de larges bandes de cuir serties de pointes d’acier. A mes yeux, il redevint le monstre aux trois apparences garçon-singe-hérisson ; et je l’acceptai ainsi.
14.
Il leva le poing, l’ouvrit, me montra la paume de sa main et me dit d’un ton grave :
«        Regarde ma main ! Elle a pas de piquants. Elle est douce. Elle est pour toi.   »
Il posa sa main sur ma joue en me regardant profondément dans les yeux.
Ce fut la dernière image du rêve, celle pour laquelle il était venu. Cette histoire n’eut plus jamais ni suite ni modification.
15.
Je ne te prends pas trop la tête avec mes rêves ? Nan parce que j’en ai un autre à te raconter.

2 - ELLES VINRENT ME PARLER D'UN MONSTRE
16. 
«       Ça t’est jamais arrivé de rêver que t’étais poursuivie par un monstre ? Alors, tu cours, tu cours mais plus tu avances, plus tes pieds s’enfoncent dans le sol et tu as du mal à les soulever. Alors, tu cours au ralenti et le monstre est juste derrière toi, prêt à t’attraper. Alors, tu voudrais crier, appeler au secours mais aucun son ne sort de ta gorge. Ça t’est jamais arrivé ?
-        Ben non, jamais. Pourquoi, ça aurait dû ?
17.
-        Euh, non mais, toutes les deux, on a fait exactement ce même cauchemar, quand on était petites. Alors, on se demandait si toi aussi.   »
18.
me dirent Maman et Nani, un soir, avant d’aller me coucher. Charmant !
«        On t’a pas dit ça pour te faire peur. Tu veux dormir dans la chambre à Nani ?
-        Non, non. Ça va. J’me sens pas avoir peur mais y a un truc qui me paraît bizarre, dans votre histoire : si on est tout seul dans ses rêves, à quoi ça sert d’appeler au secours ?...   »
19.
En ce temps-là, quand quelqu’un mourait, la personne avec qui il était marié était condamnée à porter le deuil tout le reste de sa vie. C’est pour ça qu’on voyait tout le temps plein de vieux et de vieilles tous de noir vêtus. Drôle de spectacle ! On ne pouvait pas faire un pas dans la rue sans que la mort se rappelât ainsi au souvenir du vivant.
20.
Il y avait une locataire comme ça, dans l’immeuble, au premier étage. Elle me faisait penser à la vieille dame de Babar : une petite vieille gentille, longiligne, avec des habits noirs et un chignon blanc.
Une nuit, je rêvai d’elle.
21.
Elle était désemparée : « il » allait bientôt venir la chercher. Il avait déjà emporté son mari. C’était lui aussi qui avait emporté mon Pépère.
22.
«        Pépère a pas été assassiné. Il est mort parce qu’il était vieux.   »
objectai-je.
23.
La vieille dame me demanda de l'écouter sans l'interrompre. Elle avait l'air si affolé qu'on aurait dit qu'elle était dans un cauchemar. Alors que moi, ça allait : je ne sentais aucune impression de cauchemar dans mon rêve.
24.
Elle admit que Pépère n’avait pas été assassiné… au sens où l’entendent les mortels. « Il » est un monstre terrible qui emporte les êtres vivants de cette terre dans le monde invisible ; une puissance surnaturelle qu’elle ne voulait pas nommer. Il avait déjà emporté son mari. C’était lui aussi qui avait emporté mon Pépère. Son tour – à elle - était pour bientôt. Elle le savait.
25. (extrait commenté sur Livejournal)
Elle ne pouvait pas lui échapper parce qu’elle avait commis le mal toute sa vie. Pourtant, elle était gentille. Toute sa vie, elle avait voulu faire le bien. Toute sa vie, elle avait accepté de nombreux sacrifices au nom de ce qu’elle avait cru être le bien mais elle s’était trompée. Elle s’était trompée parce que, toute sa vie, « il » l’avait aveuglée pour lui faire confondre le bien et le mal.

3 - LE RELAIS N'EST PAS RASSURÉ
26. 
Aujourd’hui, il venait de lui retirer le bandeau qu’il avait mis devant ses yeux depuis bien longtemps. Maintenant, elle s’en souvenait ; elle se souvenait de tout. Aujourd’hui, elle voyait tout le mal qu’elle avait fait tout au long de sa vie mais c’était trop tard. Elle ne pouvait plus rien changer. Elle lui appartenait – son âme lui appartenait – et elle n’avait plus qu’à attendre qu’il vînt la chercher.
27.
Son seul espoir de salut tenait à ce qu’elle pût transmettre son message à quelqu’un dont l’âme était encore pure. Elle n’avait trouvé que moi. Elle me pria de bien vouloir accepter ce message, si tant est que je l’eusse trouvée gentille.
28.
Comme je répondis : « d’accord », elle glissa dans ma main un rouleau de papier, dans mon oreille le mot « courage » et disparut. C’est à partir de là que le rêve se transforma en cauchemar.
Tout était calme, trop calme…
29.
«        Pourquoi  « trop » calme ? ça veut rien dire «  trop » calme. C’est normal que ça soit calme puisque chuis toute seule. Pourquoi j’ai peur d’être dans un cauchemar ?   »
30.
On aurait dit qu’« il » était là, quelque part, caché derrière un mur et qu’il allait surgir devant moi d’un moment à l’autre. On aurait dit qu’il avait le pouvoir de traverser les murs…
31.
«        Ça s’peut pas ! C’est mon rêve. C’est moi qu’imagine.   »
32.
 Mais la peur était toujours là ! Peur de quoi ? Du monstre, pardi ! L’imagination s’en fiche de mes réflexions, le rêve suit son histoire. La raison ! Se raccrocher à la raison ! Vite !
33.
 Mais la peur était toujours là ! Peur de quoi ? Du monstre, pardi ! L’imagination s’en fiche de mes réflexions, le rêve suit son histoire. La raison ! Se raccrocher à la raison ! Vite !
34.
Voilà, c’était ça, la responsabilité trop lourde pour moi : le poids de l’immeuble que je sentais sur mes épaules. Je ne parle pas du poids des pierres de l’immeuble mais de sa responsabilité. Sensation étrange que j’éprouvais pour la première fois de ma vie. Sentiment de grandeur qui fit ma fierté un fragment de seconde, le temps que je réalisasse que cela impliquait que je devais combattre le monstre à l’approche pour protéger les locataires. Terreur !
«        Papa ! Maman ! Au sec... ! T’es toute seule dans tes rêves. Gogole !   »
35.
Vite ! Je montai l’escalier. Passant devant la porte de l’appartement de Pépère, je me mis à trembler de la tête aux pieds.
36.
«        Qu'est-ce que t'es faible !   »
me dis-je.
«        Mais non, c'est pas ça...   »
me répondis-je.
37.
… mais Pépère était la dernière personne qu’« il » avait emportée, ce qui aurait pu vouloir dire que son appartement était le dernier endroit où « il » avait marché. N’était-ce pas son pas que j’entendais derrière la porte ? D’un instant à l’autre, il allait la traverser et surgir devant moi. Je n’aimais pas les cauchemars !
«        Ça s’peut pas !   »
me dis-je pour en sortir.
38.
Je n’avais plus que quelques enjambées à parcourir pour rentrer à la maison et me réfugier au milieu de mes parents. Je trouvai la porte de notre appartement entr’ouverte. Bizarre ! Maman la tenait tout le temps fermée, en principe, exprès pour empêcher les voleurs et les méchants d’entrer. Et là, justement maintenant…

4 - SOLITUDE ET DÉSARROI
39. 
Bon, tant mieux, après tout ! Pas besoin de frapper - « il » aurait pu m’entendre ! - Pas besoin d’attendre que la porte s’ouvrît ; vite, je m’engouffrai dans l’appartement - bien à l’abri à la maison, ouf ! - et refermai la porte derrière moi.
40.
Je voulus dire à ma mère :
«        Pourquoi t’as laissé la porte ouverte ? Y a un méchant…   »
mais je ne la vis pas, ni mon père, ni mon grand frère, ni ma grande sœur ; personne. J’avais tellement hâte de les trouver pour me délivrer de mon fardeau, me réfugier sous leur protection et entendre leurs paroles rassurantes ; que le cauchemar fût terminé !
41.
Je ne voulus pas crier pour les appeler, « il » aurait pu m’entendre. J’aurais voulu me guider au son de leurs voix pour savoir dans quelle pièce ils étaient, puis les y rejoindre et leur dire à voix basse :
«        Chut !  Taisez-vous ! « Il » va vous entendre.   »
42.
Hélas, moi-même, je n’entendis pas les éclats de voix habituels de ma famille. Rien du tout, on aurait dit que la maison était déserte, que j’étais toute seule et que, d’un instant à l’autre, « il » allait entrer dans l’appartement en traversant les murs et surgir devant moi. Je percevais déjà sa présence à proximité.
43.
«        C’est moi qui dois gagner. Sinon…
-        Ça s’peut pas !   »
me dis-je pour tenter de mettre fin au cauchemar.
44.
Du coup, ça me donna le courage d’avancer, de persister à chercher ma famille. Il fallait que je la trouvasse avant lui. Dans mon empressement, j’ouvris… la première porte qui se trouvait sur mon chemin… la porte des cabinets, donc… et trouvai ma mère dans son bain.
45.
Quelle idiote ! Chercher les gens aux cabinets, ça ne se fait pas. Alors, voilà : elle allait me gronder, me dire de sortir et de l’attendre derrière la porte, sans écouter ce que j’avais à dire.
C’était grave, ce que j’avais à dire. Ne peut-on pas passer outre la pudeur quand c’est très grave ? « Il »… « il »… « il »… était là ! Il avait trouvé ma mère avant moi.
46.
Le monstre se tenait debout derrière la baignoire, derrière la tête à ma mère (comme s’il avait voulu lui faire un shampooing). Je ne pouvais pas parler à ma mère sans qu’il entendît. Elle ne le voyait pas. Il allait la tuer et je ne pouvais pas la prévenir. Je n’étais même plus capable de parler sans bégayer et je m’attendais à ce qu’elle me grondât et me demandât de sortir, sans m’écouter.
Je détestais les cauchemars !

5 - LE CADAVRE QUI FAISAIT SEMBLANT DE VIVRE
47. 
J’étais sur le point de m’effondrer quand, en plus, j’entendis murmurer à mon oreille quelques mots qui me firent sursauter :
«        C’est moi qui dois gagner. Sinon…
-        Ça s’peut pas !   »
murmurai-je machinalement, voulant effacer le cauchemar.
48.
J’attendis que ma mère me grondât et me demandât de sortir pour pouvoir dire enfin du monstre : « et lui, qu’est-ce qu’il fait là ? » mais les choses ne se passèrent pas ainsi.  Ma mère n’eut pas le temps de réagir que le monstre avait déjà mis un bandeau sur ses yeux et un bâillon sur sa bouche, après m’avoir adressé un sourire narquois. Et moi, j’étais épouvantée.
49.
Je savais bien que, dans la réalité, quand on a un bandeau sur les yeux, on ne peut plus rien voir du tout et qu’on sait que c’est le bandeau qui empêche la vision. Je savais aussi très bien que, dans la réalité, quand on a un bâillon sur la bouche, on ne peut plus rien dire du tout, à part « mmm… mmm… ». Dans la réalité, en jouant avec mon grand frère et ma grande sœur, il était déjà arrivé qu’il me missent une écharpe sur les yeux en guise de bandeau ou sur la bouche en guise de bâillon. Alors, je savais ce que c’était.
50.
Dans mon cauchemar, quand ces objets furent posés sur les yeux et la bouche de ma mère, il devinrent invisibles. Alors, elle me regarda en souriant et me dit d’une voix douce et réjouie :
51.
«        Tu as vu cette magnifique journée que nous avons ? Ouvre donc les volets, pour que nous profitions de ce beau rayon de soleil !   »
52.
Quoi ?! Quelle importance, le temps qu’il fait, quand on est en plein cauchemar ? Et depuis quand y avait du soleil dans mes rêves nocturnes ? Qu’est-ce qu’il faisait là ? Et puis, cette façon de parler, c’était pas ma mère. En plus, dans la réalité, elle m’avait toujours interdit d’ouvrir les volets, sous prétexte qu’elle avait peur que je tombasse par la fenêtre. Devais–je obéir quand même ?
53.
Alors que je restais là sans bouger, pétrifiée de stupeur, ma mère sortie de son bain et vint vers moi, sans s’habiller ni même se sécher. Elle me prit par la main et me dit d’une voix vide :
«        Que veux-tu que nous fassions ensemble, aujourd’hui ?   »
54.
Après, il y a un passage du cauchemar qui est un peu flou dans mes souvenirs. Tout ce que je sais, c’est que le monstre aurait voulu que je me satisfisse de ce semblant de mère disposé à faire mes quatre volontés alors que moi, je voulais qu’elle sortît de sa torpeur et qu’elle redevînt elle-même ; quitte à ce qu’elle m’opposât son caractère, quitte à ce qu’elle me grondât. Je voulais ma vraie maman.
55.
Finalement, il m’apparut que ce corps vide et nu dont je tenais la main était le cadavre de ma mère, que le monstre l’avait tuée, que j’étais seule face à lui et que j’étais en train de lui tenir tête en refusant de me satisfaire de ce semblant de mère disposé à faire mes quatre volontés (mais que ce n’était qu’un cauchemar). Je retirai donc ma main de celle du cadavre qui s’en alla gésir par terre et la suite du cauchemar redevint plus nette dans mes souvenirs.

6 - D'UNE ÉPREUVE SPORTIVE
56. 
«        Réfléchis !   »
J'étais seule avec le monstre. Il était à, à peine, un mètre de moi. Alors, je me mis à courir, à courir… je traversai les murs et courus bien au-delà de l’immeuble mais le monstre était encore à un mètre derrière moi. Il me poursuivait.
57.
Je tâchai de courir plus vite, encore plus vite et vis se profiler devant moi un terrain de course, tandis que le monstre était toujours à un mètre de moi.
58.
Je me dis que si je tombais sur le terrain de course, je devrais entrer en compétition avec le monstre, me mesurer à lui. Cette perspective me fit très peur (d’autant que je n’étais pas d’une nature sportive).
59.
Une alternative s’offrit à moi : sur ma droite, je pus discerner d’obscurs marécages. Cela me parut l’endroit idéal pour me cacher, brouiller la piste ; pour que le monstre perdît ma trace.
60.
«        Réfléchis !   »
J’étais sur le point d’y bifurquer quand me revint en mémoire l’histoire que ma mère et ma grande sœur m’avaient racontée, un soir, dans la réalité ; l’histoire de ce fameux cauchemar qu’elles avaient fait pareillement, l’une et l’autre, quand elles étaient petites :
«        Alors tu cours, tu cours mais plus tu avances, plus tes pieds s’enfoncent dans le sol et tu as du mal à les soulever. Alors, tu cours au ralenti et le monstre est juste derrière toi, prêt à t’attraper…   »
61.
les sables mouvants ! Sans doute, Maman et Nani étaient là, coincées dans ces marécages mais je ne pouvais pas les en délivrer tant que le monstre était derrière moi.
62.
Du coup, je courus droit devant moi. Dès qu’ils touchèrent la piste du terrain de course, mes pieds devinrent légers et rapides ; de plus en plus légers, de plus en plus véloces et moi, je courus  plus vite que je n’avais jamais couru. Malgré tout, le monstre était toujours à un mètre de moi, prêt à m’attraper.
«        Réfléchis !    »
63.
Plus je courais vite, plus le monstre courait vite de sorte que je n’étais pas encore parvenue à le distancer. Mais alors, s'il était capable de courir si vite, pourquoi ne m'avait-il pas rattrapée plus tôt ? Était-ce par cruauté qu'il faisait durer cette course-poursuite ? Et quand il poursuivait Maman et Nani dans les marécages et qu’elles couraient au ralenti, pourquoi rêvaient-elles qu’il était sur le point de les rattraper au lieu de rêver qu'il les attrapait ? Parce que ses pieds, à lui aussi, étaient pris dans les marécages ?
64.
Je m’aperçus soudain qu’à force de réfléchir, j’avais ralenti mon pas. Vite ! J’accélérai de nouveau, autant que le rêve me le permettait ; vite ; très, très vite.
«        Réfléchis !   »
65.
Pendant ce temps-là, le monstre restait toujours inexorablement à un mètre derrière moi, à me dire de réfléchir. Alors, je courais, je courais, sans m’essouffler, sans me fatiguer (puisque je dormais), mais à quoi bon ?
66. (extrait commenté) 
«        Tu ne cours pas pour gagner de la distance. Tu cours pour gagner du temps. Réfléchis !  »
67.
Les menaces du Monstre me firent peur et j’accélérai encore, pour tenter de le distancer et atteindre le tournant. J’avais le sentiment que tout irait bien mieux dès lors que je l’aurais atteint.
68.
En fait, j’avais déjà dû l’atteindre, ce tournant ; à chaque tour. Combien de fois, déjà, avais-je fait le tour du terrain ? Je n’en savais rien ; je n’y avais pas fait attention, tellement j’avais peur. Je me souvenais seulement avoir couru vers ce fameux tournant que je voyais en face de moi. En somme, j’étais revenue à mon point de départ.
69.
C’était un terrain de course ordinaire : une grande piste rouge démarquée par des lignes blanches, de forme rectangulaire aux angles arrondis ; avec de la pelouse au centre du rectangle et tout autour ; et des gradins bordant la longueur de gauche. Moi, j’étais entrée dans le décor - suivie du monstre - sur la longueur de droite, de sorte que je tournais dans le sens inverse des aiguilles du monde. Enfin… théoriquement.
70.
J’avais beau courir, je ne me voyais toujours pas l’atteindre, ce fichu tournant. Je n’étais même pas sûre de l’avoir déjà passé. Je ne me souvenais même pas si j’étais déjà passée devant les gradins. Pourtant, je courais vite : mes pieds touchaient à peine le sol. Pourquoi n’arrivais-je pas à rêver que j’atteignais mon tournant ?
«        Réfléchis !   »
71.
Et pourquoi le monstre me donnait-il des conseils de maîtresse ? Quel rêve absurde !

7 - LE SPECTATEUR DE LA MONTAGNE
72. 
Et puis, je me dis que puisque c’était un rêve et qu’on est tout seul dans ses rêves, il n’y avait pas de monstre, pour de vrai ; qu’il n’y avait rien du tout et qu’il suffisait que je m’en convainquisse pour que le cauchemar s’effaçât.
73.
«        Feinte classique mais inefficace, répondit le monstre. Tu n’es pas seule « dans » tes rêves, tu es seule « avec » tes rêves. Réfléchis ! »
Quoi ? Mais quand est-ce qu’il allait s’arrêter, ce cauchemar ! Et je courais, courais…
74.
Je me remémorai l’air perplexe de ma mère et de ma grande sœur quand - dans la réalité - je leur avais demandé à quoi ça sert, dans la mesure où on est tout seul dans ses rêves, d’y appeler au secours. Parce que, ma mère et ma grande sœur, elles m’avaient raconté que, aussi bien l’une que l’autre, dans leur cauchemar d’enfance, se voyant poursuivies par le monstre dans les sables mouvants, elles avaient voulu appeler au secours mais aucun son n’avait pu sortir de leur gorge.
75.
Moi, c’est marrant, mais depuis le temps que le monstre me poursuivait, ça ne m’était même pas venu à l’esprit d’essayer de crier au secours. Il faut dire que ça ne servait à rien, puisque, dans ce cauchemar, j’étais la dernière survivante de l’immeuble. Néanmoins, il me semblait que, moi, ma gorge n’était pas plus prisonnière que mes pieds et que si je voulais crier au secours, le monstre ne pourrait pas m’en empêcher.
Du coup, j’ouvris la bouche et émis un éclatant :
«        Au secours !   »
76.
En réponse, un garçon apparut de derrière la chaîne de montagnes qui est située du côté où le soleil se lève… à moins que ce ne soit du côté où le soleil se couche… ou peut-être ni l’un ni l’autre… je n’en savais rien, moi ! J’étais nulle en géographie, de toute façon.
77.
Non, je dis ça parce que je vis la tête du garçon s’élever au-dessus des montagnes. En plus, avec ses boucles blondes, on aurait dit le soleil qui poignait. En fait, la chaîne de montagnes, je la vis sur ma gauche, dans la continuité des gradins.
78.
Qu’est-ce qu’il faisait dans mon rêve, celui-là ? Il n’était ni un membre de ma famille ni un locataire de l’immeuble. Qu’avait-il à voir avec mon appel au secours ?
79.
Quand il vit le tableau, le garçon en fut effrayé et me cria :
«        Le laisse pas t’attraper ! Après toi, ce sera mon tour.   »
80.
J’accélérai donc, forte de ce nouveau soutien. J’accélérai, donc, pour moi, pour…
«        Qui es-tu ?    »
demandai-je.
81.
Le garçon me répondit d’un hochement de tête, signifiant qu’il ne savait pas plus que moi quel lien nous unissait ; pourquoi mon appel au secours l’avait atteint ; pourquoi il surgissait en spectateur de mon cauchemar ; pourquoi il était celui qui me suivait sur la liste des victimes du monstre, ce qui faisait de moi son bouclier et de lui mon supporter. Qui était-il vis-à-vis de moi, ce garçon inconnu qui vivait de l’autre côté de la montagne ?

8 - C'EST MOI QUI...
82. 
Nous nous regardâmes dans les yeux un court instant et je vis son regard dériver vers le monstre qui me poursuivait.
Pris de panique, le garçon cria éperdument :
83.
«        Ça sert à rien de courir ! C’est un cauchemar ! Il te rattrapera jamais.   »
Ben heureusement encore ! Je ne courais pas pour être rattrapée.
84.
Ça, c’est bien les garçons. Qu’est-ce qu’il croyait ? Que j’étais un enfant intrépide et désobéissant poursuivi par un gentil papa ? Et qu’une fois que j'aurais été rattrapée, j'aurais, au pire, reçu une petite correction et tout aurait été terminé : la peur se serait évanouie ? Ou bien était-ce ce qu'il voulait croire pour se rassurer ?
85.
J'étais une petite fille sage et obéissante et ce n'était pas mon père qui me poursuivait ; c'était un monstre de cauchemar. C'était « il ». Même si l'angoisse devait durer aussi longtemps que la fuite, il ne fallait pas que je me rendisse ; il ne fallait pas que le monstre s'emparât de moi. Jamais ! Même si je ne voyais pas l’issue, il fallait que je tinsse bon jusqu’au bout.
86.
Toutefois, il y avait quelque chose de pas bête dans ce que le garçon venait de dire : puisque le monstre restait invariablement à un mètre derrière moi, que je courusse vite ou lentement, je pouvais m’offrir le luxe de ralentir ; je pouvais tout aussi bien marcher. Prudemment, insensiblement, je me risquai à transformer ma course en marche. Il s’avéra alors que le monstre restait toujours à un mètre derrière moi. C’était l’image du rêve qui était faite comme ça ; même si je marchais doucement, tout doucement.
87.
Je m’arrêtai carrément, me retournai, regardai le monstre en face et vis que c’était un homme.
88.
«        Cours ! Le laisse pas t’attraper !   »
cria le garçon affolé (ou peut-être un peu jaloux de ma réussite !)
89.
Influencée, je me remis à courir. Finalement, il ne m’aidait pas tant que ça, ce garçon. Il me criait blanc, il me criait noir ; il me communiquait sa peur. Je me sentis faiblir et perdre le contrôle. Il ne me restait plus qu’à me raccrocher à mon unique argument de défense :
«        Ça s’p...   »
90.
C’est alors que j’entendis, derrière moi, la voix me souffler à l’oreille, comme au commencement du cauchemar :
«        C’est moi qui dois gagner. Sinon…
91.
-        C’est moi qui dois gagner sinon ça s’peut pas.   »
clamai-je.
92.
Toujours à la même place, dans le ciel, au-dessus de la chaîne de montagnes, le garçon aux boucles blondes, malade de terreur, répéta toutes ses répliques dans le désordre. C’en était incohérent. De par ce que je venais de dire, j’avais pris pour moi tout le pouvoir de vaincre et le garçon n’en avait plus du tout. Il ne fallait même pas que je l’écoutasse, tant ses conseils étaient mauvais.

9 - LE PASSAGE BLEUTÉ 
93. 
«        Le tunnel ! Le voilà !   »
me dis-je en l’apercevant.
Je ne sais pas si on peut vraiment appeler ça un tunnel ou plutôt une porte. Une porte ? Ça ressemblait davantage à… un courant d’air… bleuté. Je ne saurais le définir précisément mais ce qui est sûr, c’est que quand je le vis s’ouvrir devant moi, je le reconnus comme étant le truc qui apparaissait tout le temps, dans mes cauchemars, et qui me permettait de migrer subitement vers d’autres mondes plus paisibles. Quels mondes ? Aucun souvenir mais… plus paisibles. D’ordinaire, dès que je voyais ce machin au milieu d’un cauchemar, je m'y précipitais sans me poser tant de questions.
94.
Je fonçai droit vers cette issue providentielle, tout en considérant que je ne pouvais pas quitter la scène et laisser le garçon seul avec le monstre : il était trop peureux et pas assez intelligent pour pouvoir le combattre ; moi seule en étais capable. J’eus une idée astucieuse et téméraire :
95.
«        Je vous ai battu sur votre terrain. Essayez de m’affronter sur le mien !   »
suggérai-je au monstre juste avant de me m’engouffrer dans le tunnel.
96.
Je me trouvai très maligne, sur ce coup-là ! Si je franchissais la ligne d’arrivée avant le monstre, ça voulait dire que c’était moi qui avais gagné la course. Pourtant, si le garçon - qui me suivait dans la liste des victimes du monstre - en venait à devoir le combattre, ça voulait dire que j’étais déjà vaincue. En somme, si je quittais la partie à la fin de cette première manche, sans offrir sa revanche à l’adversaire, j’étais déclarée perdante par forfait.
97.
Je ne sais pas d’où m’étaient venues toutes ces notions parce que, moi, je n’étais pas d’une nature sportive. En tout cas, cela ne me parut pas bien risqué de lancer un défi pareil à ce terrible monstre : parce que mon terrain, c’est la réalité et un monstre de cauchemar, ça ne peut pas exister dans la réalité. Et même si ça pouvait exister, tel un fantôme, une ombre, ça ne pourrait pas me toucher ni même me retrouver ; ça ne pourrait ni me troubler ni m’atteindre. « Il » n’est rien, pour de vrai.
98.
Traversant, en courant, le tunnel (ou le labyrinthe où je ne sais quoi), il s’avéra que le monstre était toujours à un mètre derrière moi. Il s’était laissé prendre au piège et je cru pouvoir l’égarer dans l’immensité de mes mondes oniriques quand, tout à coup, je me retrouvai brusquement projetée là où débouchait toujours le tunnel (le toboggan !), lorsqu’il m’apparaissait dans un cauchemar et que je l’empruntais : dans mon lit. J’étais allongée sur le dos.

10 - EN MAUVAISE POSITION 
99. 
Ça t’est déjà arrivé, en pleine nuit, de te réveiller brusquement d’un cauchemar et d’éprouver une angoisse intense, comme si le monstre était là, tapi dans un coin de ta chambre ? Même, peut-être, parfois déplores-tu que tes souvenirs du rêve soient trop vagues pour pouvoir les rationaliser et relativiser ta frayeur. Eh ben moi, sur ce coup-là, j’aurais préféré ne pas si bien me souvenir avoir invité le monstre à me suivre, l’avoir entraîné avec moi jusqu’à mon réveil. Maintenant, je percevais la présence du monstre dans ma chambre aussi fort que je l’avais perçue, un instant plus tôt, courant à un mètre derrière moi. En plus, j’étais allongée sur le dos.
100.
Qu’à cela ne tienne ! Je fis ce que je faisais toujours quand je me réveillais d’un cauchemar : je m’abstins de bouger et gardai les yeux fermés, afin que le résidu de cauchemar se volatilisât à et que je me rendormisse bien vite pour faire de beaux rêves. C’est juste que je n’aime pas être allongée sur le dos.
101.
Je restai donc ainsi, sans bouger, les yeux fermés, le cœur battant. Les minutes passèrent… passèrent… passèrent encore. L’angoisse ne passait pas. Le sentiment d’une présence dans ma chambre me maintenait en éveil et je ne pouvais pas changer de position.
102.
Être allongée sur le dos m’est inconfortable à cause de la cambrure de mes reins. En principe, si je me réveille dans cette position, je me tourne. En plus, j'avais chaud, sous mes couvertures ; j'avais envie de chercher un endroit plus frais de mon lit. Quand j’entendis le carillon sonner pour la énième fois, mes cheveux, sur l’oreiller, étaient trempés de sueur. Il me sembla que ça faisait une heure pleine que j’étais là, immobile, les yeux fermés, à attendre en vain que le sommeil me libérât de l’angoisse. Jamais de ma vie je n’avais mis plus de cinq minutes à me rendormir après un cauchemar.
«        Qu’est-ce qui se passe ?   »
103.
Du coup, je me mis à bouger intérieurement : à penser.
Pourquoi, quand on se réveille d’un cauchemar, faut rester sans bouger, les yeux fermés ? Voilà une question à laquelle je n’avais jamais réfléchi ! Parce que ?… Parce que ?…

11 - DIALOGUE DANS LA NUIT 
104. 
«        Parce que si je me réveille et que je surprends le méchant, il va me tuer pour m'empêcher de témoigner.
-        Quel méchant ?
-        Le cambrioleur.    »
105.
C’était moi toute seule qui me parlais dans ma tête mais le fait de dialoguer, en moi-même, par le jeu de questions-réponses, m’aidait à y voir plus clair.
106.
«        Y a un cambrioleur, dans ta chambre ?
-        Je sais pas. P’t-êt’.
-        Pourquoi y en aurait un ?
-        J’ai peur.
-        C’était un cauchemar.
-        Mais j’ai encore peur.
107.
-        Un monstre de cauchemar, ça peut pas exister pour de vrai ?
-        Mais p’t-êt’ qu’un cambrioleur est entré pendant mon cauchemar.
-        Ah ! oui : la porte de l’appartement qui était entr’ouverte…
-        C’était dans le cauchemar… j’crois.
108.
-        C'est un bruit dans la chambre qui t'a réveillée ?
-        Nan, c’est le cauchemar qui m’a réveillée.
-        Pas de bruit ?
-        Nan, y a eu aucun bruit, dans ma chambre.
109.
-        Alors, qu'est-ce qui pourrait te faire dire qu'y a un cambrioleur, dans ta chambre ?
-        J’sens sa présence.
110.
-        Comme quand Caki se cache derrière une porte pour te faire sursauter ?   »
111.
Il était casse-pieds, pour ça, mon grand frère : il n'arrêtait pas de me faire cette blague à la noix : il se cachait derrière une porte et, quand je passais, il bondissait devant moi en faisant « hou ! » À chaque fois, ça me faisait sursauter. J’aurais bien aimé le prévoir, arriver à deviner sa présence pour ne pas me laisser surprendre mais j’en étais incapable. Tant que je ne l’avais ni vu ni entendu, il pouvait être juste à côté de moi, séparé par une simple porte, je ne me doutais pas du tout de sa présence.
112.
«        Est-ce que ta peur ressemble à celle que tu éprouverais si Caki était caché pour te faire  « hou » ?
113.
-        Nan, elle ressemble à ce que j’éprouvais quand la petite vieille avait disparu, que j’étais toute seule sur le palier du premier et que je sentais la présence du monstre derrière chaque mur, prêt à surgir devant moi.   »
114.
Je n’étais pas sûre parce que j’étais petite et que j’avais peut-être fait une erreur de raisonnement mais, à force de tourner et retourner ces notions dans ma tête, je finis par admettre pour certain qu’il n’y avait aucun danger réel, que j’étais seulement en proie à mon cauchemar.
115.
Cependant, je n'en restais pas moins pétrifiée de terreur, immobile, sur le dos, sentant la transpiration s'accumuler sous ma tête. Le tic-tac incessant du carillon m'indiquait que je n’étais pas en train de vivre un arrêt sur image, que le temps s’écoulait bel et bien. Sa sonnerie, tous les quarts d’heure, semblait me narguer :
116.
«        Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu dors pas ? Tu es malade ? Ah ! Ah ! Ah !   »

12 - LOUP, Y ES TU ?
117. 
Au moins, si j’avais été malade, j’aurais pu aller réveiller ma mère et elle se serait occupée de moi alors que, pour un cauchemar, je n’avais pas le droit de la déranger.
118.
Tic, tac, tic, tac… N’allais-je pas finir par me rendormir, à la fin ! Minuit… deux heures… tout le monde dormait, mon père, ma mère… Tous les habitants de l'immeuble dormaient  paisiblement. Sûre qu’aucun monstre ne les avait emportés dans la mort. Nul n’était tracassé à part moi, pauvre bête privée de sommeil.
119.
«        Bien la peine qu’on me force à aller me coucher à huit heures du soir !   »
120.
Tout Courbevoie dormait profondément.
121.
«        Et si j’allais quand même voir maman et que je lui expliquais que j’ai fait un cauchemar vraiment très gros ?
122.
-        Elle me dirait de retourner me coucher.   »
123.
Mon cœur dépassa de vitesse le tic-tac du carillon. J'avais besoin de rester immobile pour me rassurer, pour que le monstre passât son chemin sans faire gaffe à moi. J'aurais pu, à la limite, trouver le courage de me lever, au nez et à la barbe du monstre, à condition de m’enfuir très vite et aller me réfugier très vite auprès de mes parents. Par contre, si, arrivée là, j’étais obligée de revenir seule dans ma chambre où m’attendait le monstre… me jeter dans la gueule du loup…
124.
C’est une expression, bien sûr. Le loup, je n’en avais pas peur comme d’un monstre puisque c’est un animal. C’est ma mère qui avait peur du loup, quand elle était petite ; pas moi.
125.
Ma mère m’a souvent raconté qu’autrefois, quand elle devait aller se coucher, elle avait toujours peur qu’un loup fût caché sous son lit. Drôle d’idée ! Alors, elle s’accroupissait et vérifiait sous son lit qu’aucun loup ne s’y trouvait. Après, elle pouvait dormir tranquille.
126.
Alors que moi, si j'avais supposé qu’un monstre eût pu se cacher sous mon lit, je me serais bien gardée d'y passer la tête, par crainte de me trouver nez à nez avec lui et qu’il me sautât au visage.
127.
«        Trouillarde !   »
Tic, tac. Tic, tac…
128.
«        Si tu regardais partout dans ta chambre, après, tu serais tranquille. Tu pourrais dormir.
129.
-        T’as pas trouvé parce que t’as mal cherché. Tu regardes jamais là où il faut.   »
130.
C’est le reproche que ma mère me faisait tout le temps - en plein jour - quand je perdais mes affaires.
131.
«        Alors, si je me lève pour chercher le monstre et que j’en vois pas, ça prouvera pas qu’y en a pas ; parce que p’t-êt’ que j’aurai pas regardé au bon endroit.
132.
-        Cherche en toi là où tu me perçois !  

13 - MA CHAMBRE EN TÊTE
133.
Gloups ! À force de faire des dialogues en moi-même, voilà que j'y avais fait, involontairement, intervenir le monstre. C'était comme s’il s'était fait capturer par mon intelligence.
134.
«        Ah ? Tiens ! lui répondis-je, dans mon imagination. Ça vous arrangerait bien que je tourne la tête vers vous et que j’ouvre les yeux ? Eh, ben ! J’le f’rai pas.
135.
-        Tu as raison, ça ne servirait à rien : tes yeux ne peuvent pas me voir dans ta chambre puisque je n'y suis pas matériellement. Si tu veux me voir, tu dois me chercher là où je suis : dans tes pensées.  
136. 
-        J’veux pas vous voir. J’veux qu’vous fichiez l’camp.   »
137. 
Bien envoyé… mais sans effet. L’ambiance du cauchemar restait dans ma chambre, longtemps après mon réveil.
«        C’est pas normal.
138.
-        Dans ton rêve, pour le détourner de l’enfant vulnérable, tu as invité le monstre à te suivre et tu l’as entraîné avec toi.
139.
-        C’est ça qui lui a donné le pouvoir de rester dans ma chambre ?
-         Tu as fait ce qu’il fallait.
-        Oui, j’ai bien fait.
140.
-        Tâche, maintenant, de me localiser !
-        Qu'est-ce que ça veut dire, localiser ?
141.
-        D’abord, concentre-toi sur ce sentiment d’une présence auprès de toi !   »
142.
Étonnamment, quand cette idée me traversa l’esprit et que je la mis en pratique, ma peur s’atténua enfin.
143.
«        Maintenant, localise-moi ! Les yeux fermés, tâche de situer à quel endroit de ta chambre tu me perçois !
144.
-        J’dirais : derrière le secrétaire à papa.
-        Décrit l’emplacement !
-        Ben… là-bas.
145.
-         Ça veut rien dire, « là-bas ». Fais–moi une description de l’endroit !
-        Fff ! Le v’là qui s’remet à jouer les maîtresses.   »
146.
Alors, ma chambre avait quatre murs. Au milieu, un grand tapis était étalé sur le parquet. Mon lit était contre le mur de droite (à ma droite quand j’étais allongée sur le dos). Au bout de ce mur - au pied de mon lit - se trouvait la porte qui donnait sur le couloir. Ma tête de lit était contre le mur de derrière. Outre mon lit, le long de ce deuxième mur, on avait le poêle qui chauffait l’appartement et, tout au fond de la pièce, le secrétaire sur lequel mon père faisait ses papiers. Ensuite, le mur du fond - à ma gauche -  avait une fenêtre dont les volets étaient fermés la nuit. Sous la fenêtre étaient alignés mes bâtiments de ferme (mes autres jouets étant rangés dans deux grands tiroirs sous mon lit). Le quatrième mur : une porte qui donnait sur la salle à manger, le piano de ma mère…
«        Voilà, j’ai fini. Bonne nuit !
147.
-        Décris l’endroit où tu me situes !
-        Ben… ça y est, c’est fait, j’chais pas dire mieux… dans l’angle, là-bas, caché derrière le secrétaire.
148.
-        Décris...   »
Décris… décris… je n'arrêtais plus de me dire ça (la fatigue, sans doute). Je me fis une image mentale la plus précise possible du coin de la chambre, derrière le secrétaire, sans vraiment savoir si un monstre aurait eu la place de s’y cacher.

14 - VOUS ÊTES UN HOMME 
149. 
«        Bien. Maintenant, choisis si tu vois en moi un homme ou un loup.
150.
-        Non. Je me souviens très bien, dans le cauchemar, avoir vu que le monstre avait le visage d’un homme.
151.
-        Oui mais tu peux changer d’avis. Si tu préfères voir en moi un loup, tu me verras fuir devant toi et disparaître comme une ombre insaisissable. Tandis que si tu choisis de voir en moi un homme, tu devras te confronter à mon intelligence et à ma volonté. »
152. 
C’était bizarre que mon imagination me racontât de telles choses, tellement bizarre que ça en devenait presque amusant. Où donc allais-je chercher tout ça ?
153.
«        Ah ! Ah ! Ça vous arrangerait bien que je vous laisse prendre le masque du loup pour pouvoir vous enfuir librement et revenir ensuite me hanter comme une ombre insaisissable. Eh, ben ! Non. Dans mon cauchemar, j'ai su m'arrêter de courir, me retourner, regarder le monstre en face et voir que c’était un homme. C’est ma victoire. Pourquoi est-ce que je mentirais en disant que j’ai vu un loup ? Je veux de la cohérence, pas les ombres troubles des marécages. Vous êtes un homme, monsieur.   »
154.
Toute seule dans ma chambre, j’écoutai le silence. Bien que je me laissais prendre au jeu de mon personnage imaginaire, ma peur diminuait petit à petit. J’entendis une voiture passer dans la rue Jean-Pierre Timbaud et s’enfoncer dans le lointain.
155.
N’ayant plus la force de maintenir mes paupières baissées, mes yeux s’ouvrirent et je discernai, autour de moi, des ombres que je ne parvenais pas à identifier : je mettais toujours tant de fouillis dans ma chambre que j’étais incapable de me rappeler ce qui traînait ici et là. Si seulement j’avais eu le droit d’allumer la lumière ! Qu’est-ce que ça pouvait bien être, ce truc qui avait la forme d’une silhouette, au pied de mon lit ?
En tout cas, tout était immobile. Je ne vis aucune ombre insaisissable se faufiler parmi les statues.
156.
Le temps passa.
«        Ben, bien sûr.  Qu’est-ce qui pourrait faire d’autre ? Ça, c’est les phrases débiles des adultes pour meubler les vides. C’est nul de mettre ça dans un livre.   »
157.
Un vide se fit sentir.
J'étais toute seule, dans ma chambre, entourée des ombres immobiles de mes affaires ; immobile, j'étais aussi, tellement mon cauchemar m'avait fait peur. Dans mon imagination, il y avait un homme, immobile lui aussi, caché à l'autre bout de la pièce, derrière le secrétaire de mon père.
158.
C’est saugrenu, quand on y réfléchit !
«        En admettant qu’un homme soit réellement dans ma chambre - un cambrioleur ou un hors-la-loi qui se serait infiltré dans la maison par la porte qu’on aurait oublié de fermer ; mettons ! - Pourquoi y resterait caché là depuis plus d’une heure que je fais semblant de dormir ? C’est la petite fille Angélique endormie qui le terrorise à ce point-là ?   »
159.
Intérieurement, je ris de moi-même et de ma bêtise. Forcément, ce personnage qui restait absurdément prostré derrière le secrétaire ne pouvait pas être un homme mais seulement le fruit de mon imagination enfantine.
160.
«        Bon, allez ! Le jeu est terminé.   »
161.
C’était comme si j’avais eu peur de mon reflet dans le miroir.
162.
«        Oui, bien sûr, si un homme a quelque chose à se reprocher, il se cache, éventuellement, mais pas indéfiniment.   »

15 - UNE MONTRE D'HOMME
163. 
Et maintenant, voilà que mes pensées me renvoyaient l’image d’un homme sortant de derrière le secrétaire, d’un pas sur le côté. N’importe quoi !
164.
«        S’il voit qu’il n’a pas d’issue, l’homme finit par se montrer et dire : « oui, bon, voilà, je suis là… »   »
165.
Et je voyais cette scène (de l'homme qui sort de derrière le secrétaire d'un pas sur le côté) se répéter, se répéter encore en mon esprit. En plus, si j’entendais la même voix que dans mon cauchemar, l’homme que je voyais là n’avait pas du tout la même tête. Alors, vraiment, n’importe quoi !
166.
«        L’homme prend ses décisions et il agit. L’homme assume ses responsabilités, affronte la réalité. L’homme négocie avec l’adversaire ; l’homme cherche un terrain d’entente.
167.
-        Quoi ?!   »
Qu'est-ce que c'étaient que ces mots qui me passaient par la tête, ce ton si déterminé, si masculin, si adulte ? Ce n'était pas de moi, ça ! C'était comme si je voyais mon reflet dans le miroir faire des gestes que je ne faisais pas.
168.
Je me raidis dans mon lit et fermai les yeux.
169.
Ma peur, cette fois, fut éphémère car, tout compte fait, cet homme-là n’était pas menaçant. Mais alors, que me voulait-il ?
Prudemment, j’ouvris les yeux et tournai la tête à gauche. Au fond de la pièce, à hauteur de mes bâtiments de ferme, je vis l’homme assis sur une chaise. Je clignai des yeux mais l’image n’en fut que plus nette. Je savais que ce n’étaient pas mes yeux qui le voyaient, puisqu’il n’était pas matériel, mais l’illusion était parfaite. Surtout, cette montre à son poignet…
170.
J’aurais dit qu’il devait avoir à peu près la trentaine ou la quarantaine. Une montre d’homme en argent (ou en or blanc) dépassait de la manche de son costume bleu-gris. Il était assis sur une chaise de la maison, à l’américaine, c’est-à-dire à l’envers, à califourchon, les bras appuyés sur le dossier devant lui ; ce qui mettait sa montre en avant de sa personne, sa montre d’homme.
171.
Assis de cette manière, décontracté, il me regardait calmement, patiemment. De fait, le regarder me rendait de plus en plus calme et paisible. Je n’avais plus peur. Non. Je me sentais protégée par cette présence.
172.
Alors me revint à l’esprit la voix qui était dans mon cauchemar, celle qui disait tout le temps : « Réfléchis ! » ; et tous les conseils, toutes les explications que j’avais entendus derrière moi quand j’étais sur le terrain de course… je ne m’en serais jamais sortie, sinon.
173.
C’était à se demander si ce n’était pas un adulte réel qui était venu à ma rescousse dans mon cauchemar. Même, après, depuis que je m’étais réveillée, on aurait dit qu’il était resté là tout le temps, à m’aider à penser ; à attendre, tout ce temps, que je fusse en mesure de le regarder et de le voir. Le fait est que je le voyais là presque aussi distinctement que ce que je voyais en plein jour.
174. 
Du coup, j’en ouvris la bouche et demandai à voix haute :
«        Vous êtes mon ami ?   »
L’apparition cessa immédiatement et je me rendormis aussitôt.

16 - REMISE EN ORDRE
175. 
Quand ma mère me réveilla pour l’école et ouvrit les volets, je regardai, au pied de mon lit, ce que c’était qui avait la forme d’une silhouette (parce que, mine de rien, ça m’avait pas mal tracassé) : c’étaient mes vêtements que ma mère avait posés sur mon cartable la veille au soir. Puis, je regardai, au fond de la chambre, ce qui m’avait donné l’impression de voir un homme sur la chaise… il n’y avait même pas de chaise, au fond de la chambre ; rien du tout. Alors, je me levai, sortis dans le couloir et levai les yeux sur le carillon qui était accroché au mur. Il me joua sa mélodie ; ce qui fit dire à ma mère :
176.
«        Tu vois : t’es pas en avance. Dépêche-toi !   »
et ce qui me fit lui répondre :
177.
«        Pourquoi y sonne pile au moment où j’le r’garde ? Y s’fiche de moi ?   »
et tout redevint normal.
178.
Maintenant, si tu veux revoir ce monsieur, qui m’apparut assis à l’américaine au fond de ma chambre, et en savoir un peu plus sur lui, tu vas devoir à nouveau me suivre dans mes rêves nocturnes, étant donné qu’il ne vint plus jamais dans ma chambre en tant que présence fantomatique.
179.
Une nuit, j’étais endormie et je rêvais librement que j’étais en train de jouer à je ne sais quoi. Depuis ma naissance et jusqu’à ce que j’allasse à l’école, j’avais toujours passé tout mon temps éveillée à jouer librement à je ne sais quoi et tout mon temps endormie à rêver librement que je jouais à je ne sais quoi. Depuis que j’allais à l’école, je perdais peu à peu le sens du jeu, au fur et à mesure que le travail me prenait mon temps que je passais éveillée. Par contre, le temps que je passais endormie, je le passais encore à rêver librement que je jouais, sans que rien ni personne n’y eût jamais fait obstacle.
180.
Cette nuit-là, donc, je rêvais que je m’amusais tranquillement, seule, assise par terre, quand l’homme au costume bleu-gris de ma vision traversa ma cour en marchant et vint jusqu’à moi. L’ayant reconnu, je me levai précipitamment devant lui et réitérai ma question :
«        Vous êtes mon ami ?   »
mais il me répondit d’un ton sec et détaché :
181.
«        Non, je ne suis l’ami de personne. Je ne connais pas l’amitié.   »
Croyant qu’il me faisait marcher et voulant montrer que je n’étais pas dupe :
182.
«        Mais si, en vrai : tout le monde connaît l’amitié puisque c’est un sentiment qu’on a dans le cœur.
-        Peut-être, je ne sais pas. Je ne crois pas en l’amitié. Je me contente de faire mon travail.   »
Quelle tristesse !

17 - PRÉSENTATION DE L'OFFRE
183. 
Il me dit que si j’acceptais son marché, je devrais l’appeler « Monsieur le Directeur ». Ça n’avait rien à voir avec l’école. Tout ce qui m’était exigé pour ce poste, c’était de savoir lire et écrire.
184.
J’avais beau m’évertuer à faire mon petit clown, il ne déridait pas. Pas moyen de lui arracher un sourire ! Il restait là, debout, à parler, parler… genre :
«        Ça n’t’intéresse pas, c’que j’te dis ?
«        Si, si. J’écoute.   »
185.
Il me reparla de mon cauchemar en un long speech récité sur un ton monocorde.
En voici quelques bribes :
186.
«        […] Ce n’est pas toi seule qui a fait ce cauchemar […] C’est tout le monde […] Ce n'est pas à l’heure de la mort que sa venue est à craindre mais au commencement de la vie […] Le monstre utilise les faiblesses de l’enfance pour s’accaparer une à une toutes nos vies humaines […] Moi aussi, il m’a eu quand j’étais enfant […] J’ai perdu, c’est fini pour moi […]Sa morsure est irréversible […] mais je ne veux consacrer ma vie à le combattre, au nom de l’enfant que j’ai été […] Seul un enfant qui n’a jamais été mordu pourra nous sauver […] Je suis à la recherche de cet enfant […] je veux être sauvé […] mais un enfant tout seul est incapable de vaincre […] C’est pourquoi je viens offrir mon aide à quelque enfant qui présente certaine compétence […] C’est mon travail .
187.
-        Qu’est-ce que je dois faire ? demandai-je.
-        Combattre, si tu en as le courage.
-        Mais j’ai pas de force, moi. J’ai des p’tits muscles.
-        Tu sais lire et écrire ?
-        Ben, bien sûr.
-        C’est tout ce qui t’est demandé. Pour le reste, sers-toi de ton intelligence !
-        Ben, alors ! C’est facile.   »

18 - INVOCATION
188. 
Le monsieur reprit ses explications. Moi, pendant ce temps-là, pour contrebalancer le caractère trop sérieux qu’il donnait à mon rêve, je dansais et faisait des galipettes.
189.
«        Tout d’abord, il faut définir qui est le monstre mais… attention ! L’évoquer par son nom peut le faire surgir, étant donné que le rêve tire sa substance de l’imagination […] Si tu attribues au monstre des pouvoirs surnaturels et fantastiques, tu feras apparaître une créature contre laquelle nous ne pourrons pas lutter. La partie ne sera pas jouable. L’univers est un immense champ de forces mais nous ne pouvons nous y mouvoir que si nous lui donnons un visage humain. Il faut donc définir le « monstre » par une identité humaine et réaliste… toujours rester réaliste… tu m’écoutes ?  
190. 
-         Oui, oui. J’écoute : toujours rester réaliste.
-        Qui est le monstre ?
-        Un monsieur.
-        Un homme !
-        Comme vous.
191.
-        Très bien !... Mais tu sais pas rester calme, deux minutes ?
-        Ben quoi, c’est un rêve : on n’est pas à l’école !... Bon, d’accord.   »
192.
Magnanime, j’acceptai de rester deux minutes sans gigoter. Le monsieur au costume bleu-gris reprit son explication :
193.
«        Ce que tu dois combattre, c'est une force, invisible et impalpable. Pour la rendre visible et susceptible d'être combattue, il faut lui mettre un masque. Tu pourrais le définir comme étant une créature fantastique aux pouvoirs surnaturels. Ce ne serait pas faux : toutes les figures maléfiques de l’imagerie populaire proviennent de ce que les enfants ont vu dans leurs cauchemars. D’une certaine manière, le monstre, c’est vraiment ça mais ce monstre-là, ni toi ni moi ne peut se tenir devant. Nous allons donc, par-dessus ce premier masque, en mettre un autre plus accessible : celui d’un homme. Cet homme étant mon égal, je pourrai te protéger contre lui. Ce faisant, tu seras protégée contre tout ce qui se cachera derrière le masque. Est-ce que tu comprends, jusque là ?
194.
-        Oui… mais comment on fait pour mettre un masque sur le visage de la force ?
195. (extrait commenté sur Diaspora)
-        En invoquant le nom de ce que tu veux faire apparaître… mais pas tout de suite… on va y revenir. Il faut voir déjà par quel moyen je peux te protéger.
-        Parce que vous êtes plus fort que lui ?
196.
-        Non. Ce n’est pas moi qui vais combattre, c’est toi. Moi, je peux seulement t’aider, comme je l’ai déjà fait. Tu te souviens, lorsque tu étais sur le terrain de course ? tu entendais ma voix te guider parce que j’étais au sein du monstre. Dans ta chambre, j’ai pris la place du monstre pour te le livrer […]
197.
-        Alors, il faut que je mettre votre masque par-dessus celui de l’autre monsieur ?
-         De l’autre homme, exactement.
198.
-        Mais vous ou l’autre monsieur, c’est toujours un visage humain. Alors, ça revient au même.
199.
-        Tu es assez grande pour comprendre que tous les hommes ne sont pas animés des mêmes intentions. Comme je te l’ai déjà expliqué, je veux aider les enfants, autant que je le peux, à triompher de cette force qui nous enchaîne. D’autres hommes, au contraire, pactisent avec elle, en tirent parti pour assouvir de bas intérêts. L’homme que tu as vu, dans ton cauchemar, est de ceux qui terrorisent les enfants pour leur faire perdre leurs moyens et parvenir, ainsi, à soumettre leurs âmes, à vie. Quant à moi, je ne te ferai jamais peur. Si, devant toi, je joue le rôle du loup, tu devras toujours te rappeler que je veux que ce soit toi qui gagne contre moi.
-        Pourquoi un loup ?
200.
-        Je mettrai dans mes paroles des indices, ça et là, pour te mettre sur la piste. À toi de les trouver. Voilà ! Mon explication est terminée. Maintenant, attends-toi à revoir l’image de ton cauchemar un court instant ! Ne panique pas ! Je serai là. Tu entendras ma voix. La force est présente. Je la sens. Est-ce que tu te souviens comment on lui ajoute un masque ?
201.
-        En convoquant son nom ?
-        En l’invoquant. Mon nom, pour toi, sera «  Monsieur le Directeur ». Si tu es face à l'homme de ton cauchemar, prononce mon nom est tu ne verras plus que moi en face de toi. Tu as compris ?
-        Oui.
202.
-        Bien. Concentre-toi ! Comment s’appelle l’être, humain et réaliste, qui capture les enfants pour les obliger à le servir toute leur vie ou pour les vendre à quelqu’un qui les traitera de même ?
203.
-        L’esclavagiste !   »
 à cet instant, je vis surgir, à un mètre devant moi, le méchant du cauchemar de l’autre nuit. La terreur m’envahit d’autant plus que, cette fois, je comprenais parfaitement ce qu’il me voulait et je me sentais totalement sans défense.
204.
«        Écoute-moi ! Je suis là. Concentre-toi sur ma voix ! Pour t’aider à sortir de l’esclavage, j’ai un travail à te proposer […] Si tu acceptes ce contrat, invoque mon nom !
-        Monsieur le Directeur !   »

19 - LA CHÈVRE ROUSSE
205. 
A la maison, nous n’avions pas la télé. Puis, même lorsque nous l’eûmes enfin, les habitudes, ça ne se change pas en un jour. C’était souvent que mes parents allaient se coucher juste après manger, surtout les soirs d’hiver. Ils passaient leurs soirées au lit. Mon père lisait. Ma mère faisait de la couture, du tricot ou du canevas. Des fois, mon père allait se coucher le premier, pendant que ma mère finissait deux ou trois bricoles. Alors, moi, j’avais le droit d’aller cinq minutes dans le lit de mes parents pour que mon père me racontât une histoire avant que j’allasse me coucher. Quelques petits livres d’enfant étaient rangés à cet effet dans sa table de chevet.
206.
En général, Papa et moi ne lisions que les images. Les textes et dialogues, nous les inventions. On rigolait bien.
207.
Un soir, comme ça, j’étais installée pour la lecture, le dos appuyé sur l’oreiller de Maman. Papa, à côté, se pencha vers sa table de chevet en demandant :
«        Alors, qu’est-ce qu’on va lire de beau, ce soir ? Mickey ? Donald ? Noirot ?
208.
-        Et si on lisait la chèvre de monsieur Seguin ?   »
proposai-je.
Papa se redressa, étonné.
209.
«        La chèvre de monsieur Seguin ? C’est une grande histoire, ça.
210.
-        On n’a pas le temps de la lire avant d’aller me coucher, objectai-je avant qu’il ne le fît.
211. 
-        Eh, bien ! On peut prendre un petit peu plus de temps, pour une fois ; puis on n’est pas obligé de la lire entièrement en un soir.
212. 
-        Mais le livre, il est pas là, faudrait aller le chercher, objectai-je avant qu’il ne le fît.
213. 
-        Commence à raconter ! Si on a besoin du livre, on ira le prendre à ce moment-là.   »
214. 
L’histoire de la chèvre de monsieur Seguin, je la connaissais bien. Je l’avais en livre-disque, racontée par un célèbre comédien du Sud de la France. Mon père aussi, la connaissait mais l’histoire que je lui racontai ce soir-là, celle-là, il ne la connaissait pas bien :
215. 
«        Au début, monsieur Seguin a eu six ou sept chèvres. C’était son troupeau. Elles sont toutes mortes d’un mal mystérieux et monsieur Seguin en a été bouleversé. Alors, il a fait une prière au bon dieu pour lui venir en aide. Pour l’exaucer, le bon Dieu lui a donné trois chèvres magiques. La première, la chèvre noire, la plus matérielle, s’est incarnée dans le troupeau pour comprendre ce que vivent les chèvres. Elle est morte pareil que le troupeau. La deuxième, la chèvre blanche, plus subtile que la première, ne s’est pas vraiment incarnée dans le troupeau. Elle a seulement suivi le chemin tracé par la chèvre noire, tout en restant en contact avec l’ange de Dieu, pour que Dieu soit au courant de ce qui se passe. Elle est morte pareil que la chèvre noire. Seulement, pendant ce temps-là, monsieur Seguin, il ne comprend pas comment ça se fait que les chèvres du bon Dieu meurent aussi. Alors, la troisième chèvre – c’est la chèvre rousse – celle-là, c’est celle qui doit rester en vie. Sinon, monsieur Seguin perdra la foi.
216. 
-        Mais qui c’est, la chèvre rousse ?
-        Ben c’est moi !   »
217.
C’étaient mes rêves qui m’avaient raconté l’histoire comme ça. Dans mes rêves, il y avait un personnage qui revenait fréquemment et qui se faisait appeler « Monsieur le Directeur ». Il m’avait dit qu’il travaillait dans une entreprise au service de Dieu pour fabriquer la chèvre rousse. Il m’en avait proposé le rôle et j’avais dit oui.
218.
Ce que je devais faire pour tenir ce rôle, nul ne pouvait me le dire car seule la chèvre rousse sait être la chèvre rousse. Monsieur le Directeur, tout ce qu’il pouvait faire pour m’y aider, c’était me donner la réplique en jouant le rôle du loup devant moi.
219.
Du coup, il n’y avait pas vraiment de règles, à part les règles élémentaires de bonne conduite. Tout ce qui m’était demandé, c’était de rester en vie (sinon, ça aurait voulu dire que je n’étais pas la chèvre rousse). Cette exigence me convenait parfaitement.
220.
Si, il y a quand même une règle que Monsieur le Directeur me demanda de respecter : ne pas faire mes coups en douce. Il jouait le rôle du méchant mais c’était pour m’aider. Il n’était pas le vrai méchant. Il était dans mon camp. Alors, je devais jouer franc jeu pour ne pas le mettre en danger. Ce n’était qu’une partie préparatoire. Il fallait jouer cartes sur table.

20 - MONSIEUR LE DIRECTEUR 
221. 
C’était souvent, la nuit, que je rêvais de Monsieur le Directeur. Il était gentil mais il était obnubilé par ses histoires de loups. C’était lassant.
222.
A chaque fois que je le rencontrais dans mes rêves, il me demandait qui j’étais. Alors moi, à chaque fois, je lui répondais :
«        Chuis Angélique. »
223.
Ça l’exaspérait. A chaque fois, il me disait :
«        Je te dis toujours que tu dois répondre : « je suis la chèvre rousse ».
224.
-        Mais vous me dites toujours que je dois dire la vérité. La vérité, c’est que chuis Angélique et que chuis châtain. Vous voyez bien qu’chuis pas rousse.
225.
-        Tu comprends vraiment rien. Les symboles ! Il faut interpréter les symboles.
226.
-        Mais oui, j’comprends mais j’en ai marre, à la fin. J’veux jouer à aut’chose, maintenant.
227.
-        C’est un travail !   »
228.
Ce qui est bien, quand on dort, c’est de se rappeler qu’on est dans un rêve et que, par conséquent, on a tous les droits. On est libre. M’en rappelant, je tournai les talons et me dirigeai vers la porte de sortie pour partir vers de nouvelles aventures.
229.
«        Où tu vas, comme ça ? me demanda Monsieur le Directeur.
-        Ben ! Ça s’voit pas ? J’m’en vais.   »
230.
Alors que j’étais sur le point d’ouvrir la porte, il m’attrapa par les vêtements, me ramena près de lui et me dit :
«        Dehors, il y a le loup.
231.
-        Ben, alors ! Quand est-ce que je pourrai partir ?
232.
-        Quand tu auras fini ton travail… Tient ! A propos : tu sais lire et écrire, tu as dit ? Alors, remplis-moi ce formulaire !   »
233.
Il me fit asseoir devant un bureau, sur lequel il posa une feuille et un stylo. Bizarre ! Quelques phrases étaient commencées et il fallait les compléter.
234.
«        Tu peux écrire tout ce que tu veux, tout ce qui te passe par la tête, à condition que ce soit cohérent.
-        Fastoche !
235.
-        Et surtout, prends-les bien dans l’ordre !   »
236.
Je posai mes yeux sur la feuille et y vis des écritures, comme dans la réalité ; de vraies écritures déchiffrables. Bizarre ! Bizarre !
237.
La première phrase était déjà remplie, à titre d’exemple et je pus lire :
C’est moi qui doit gagner, sinon…
- > C’est moi qui doit gagner, sinon… ça s’peut pas.
238.
Oui, oui, avec l’apostrophe. C’était mon cauchemar que j’étais en train de lire dans un rêve.  Bizarre autant qu’étrange !
239. (extrait commenté sur Diaspora)
Monsieur le Directeur me donnait-il cette lecture pour me rappeler son importance ? Je me souvins, en effet, qu’au début de mon cauchemar, je n’avais pas arrêté de me répéter : « ça s'peut pas ; ça s’peut pas ». C’était très intelligent de ma part de m’être dit ça pour me donner la force mentale d’empêcher l’apparition de choses affreuses et irréelles. Cependant, quand il ajouta ses mots devant les miens, Monsieur le Directeur me donna une force bien supérieure.
240.
Ça me faisait le même effet que l’école qui transformait en ciment le petit sable de mon être et moi, pendant ce temps-là, je m’édifiais solidement.
241. 
Je levai le doigt et attendis d’être interrogée.
Quand Monsieur le Directeur me vit, il me dit sèchement :
242.
«        Qu’est-ce que tu fais comme ça ? On n’est pas à l’école. Si t’as quelque chose à dire, tu le dis.   »
243.
Je pointai mon doigt sous la phrase et ouvris la bouche pour parler mais il m’interrompit d’un ton sec :
«        Qu’est-ce qu’y a ? C’est pas ta réponse ?
-        Ben, si…
244.
-        Alors, il n’y a pas d’erreur : ce formulaire est bien le tien. Maintenant, on a assez perdu de temps avec ça. Dépêche-toi de le remplir ! On va pas y passer la journée.
-        On est la nuit !   »

21 - À MA SAUCE EMPOISONNÉE
245. 
Toutes les phrases étaient construites comme l’exemple, à savoir : une affirmation, une virgule, une conjonction et trois petits points. Si la phrase de l’exemple racontait mon cauchemar, les autres phrases ne racontaient que des histoires de loup. Comme par hasard !
En particulier, il y avait la phrase 4 qui disait :
246.
4 - Le loup voudrait bien me manger, mais…
247.
Mais… ? Mais … ? « mais ça s’peut pas » ? Non ! Cet argument a déjà rendu l’âme. Mais… quoi ? « mais il existe pas » ? Ben si : les loups, ça existe ; « Mais je suis… » ça s’rait p’t-êt’ pas prudent.
248.
Ne sachant que répondre, je jetai un œil sur la cinquième et dernière phrase :
249.
5 - Il faut rendre le formulaire, pourtant…
250.
Je levai les yeux et vis Monsieur le Directeur qui venait ramasser les copies. Je me mis à paniquer : si je ne remplissais pas la phrase 4, j’étais fichue. Ça me fit exactement le même effet que quand la maîtresse venait ramasser les copies, que je n’avais pas répondu aux questions parce que je n’avais pas appris ma leçon et que j’avais peur d’être punie.
251.
Comme à l’école en pareil cas, je me fiai à mon intuition pour remplir les blancs et complétai précipitamment :
5 - Il faut rendre le formulaire, pourtant… je dois finir la phrase 4.
4 - Le loup voudrait bien me manger, mais… je suis empoisonnée !
252.
Monsieur le Directeur ramassa ma feuille sans la regarder.
En plus, il m’avait fait dépêcher pour rien parce qu’après, il n’y avait rien à faire.
253.
À la longue, ça commençait à devenir ennuyeux.
J’étais assise à ma petite table, à la gauche de Monsieur le Directeur, tournée vers lui. Il était assis à son grand bureau, le nez en l’air. Qu’est-ce qu’on attendait ? Je baissai la tête et regardai mes mains posées sur la table. Quel ennui ! C’était bien la première fois de ma vie que je rêvais que je m’ennuyais.
254.
Je repensai au formulaire et me fis la réflexion selon laquelle « s’empoisonner », au sens figuré, est synonyme de « s’ennuyer ». Je m’empoisonnais, donc, à force d’ennui.
255.
Tout ce que je voyais, devant moi, c’était Monsieur le Directeur, bien tranquille, qui m’obligeait à rester assise à côté de lui et me laissait m’ennuyer sans s’occuper de moi. À la longue, la colère commença à me gagner et quelques petites phrases piquantes sortirent de ma bouche, par-ci, par-là.
256.
Au début, Monsieur le Directeur fit celui qui n’entendait pas mais je savais y faire pour agacer un adulte. À la longue, il commença à soupirer, puis à me répondre. Ainsi débuta le long combat de la chèvre contre le loup.
257.
Ce fut un combat gentil, correct et poli qui avait tendance, finalement, à m’amuser et à exaspérer notre pauvre Monsieur le Directeur, qui jamais ne me grondait.

22 - OR RAGEUX
258. 
Il cherchait à avoir la paix. Il essayait, par la ruse, à m’inciter à me coucher pour se jeter sur moi et me dévorer. Sa ruse, elle était grosse comme une maison ! Cela me parut vraiment flagrant quand il me sortit :
259.
«        Estime-toi heureuse d’avoir un travail !  
260. 
-        Ah ! Ah ! Ah ! Alors ça, c’est la meilleure de l’année !
-        Argumente !
261.
-        Vous voulez me faire oublier que le travail, ça représente l’esclavage dont je dois sortir, tout comme vous représentez l’esclavagiste que je dois vaincre ? Ben ça, j’risque pas d’l’oublier parce que j’aime pas l’travail.
262.
-        Tu n’es vraiment pas intelligente. Est-ce que tu ne comprends donc pas que c’est un avenir que je te donne ?
263.
-        Ben justement : mon avenir, j’veux pas l’passer à travailler.
264.
-        Le travail, c’est de l’argent.
-        Et le jeu, c’est de l’or.
-        Tu dis n’importe quoi.
265.
-        Au fait, votre montre d’homme, elle est en argent ou en or blanc ?... C’est vrai, c’que j’dis.
-        Argumente !
266.
-        C’que j’fais en jouant, c’est beaucoup plus beau, beaucoup plus grand, beaucoup plus vrai que si j’ai les bras enchaînés par le travail.   »
267.
Pendant ce temps-là, Monsieur le Directeur avait tourné la tête de l’autre côté, comme un adulte qui a décidé de ne pas répondre.
Alors, moi, j’en remis une couche.
268. (extrait commenté sur Diaspora)
«        Pis d’abord, vous qui dites tout l’temps qui faut s'intéresser aux symboles ; eh, ben ! mon père, y m'a expliqué : la corde que monsieur Seguin met au cou de la chèvre pour la retenir dans le clos, ça symbolise l'argent qui retient au travail. Aussi, quand monsieur Seguin lui dit : « veux-tu que j’allonge ta corde ? », ça symbolise la prime, l’augmentation de salaire qui permet à la chèvre d’ avoir une plus grande étendue d’herbe à brouter dans le clos. Moi, j’trouve pas qu’ce soit ça, la richesse. La vraie richesse, c’est les forêts, les prairies et les champs de fleurs sauvages que la chèvre découvre dans la montagne quand elle a cassé sa corde. Ça veut bien d…   »
269.
Monsieur le Directeur se retourna subitement et me saisit par l’épaule. Ses yeux étaient rouges. Il ouvrit grand la bouche et deux grandes dents pointues apparurent, sortant de sa mâchoire supérieure. Je n’avais jamais vu quelqu’un en colère à ce point-là !… Heureusement que je savais que Monsieur le Directeur avait bon cœur… et qu’il comptait sur moi pour jouer cartes sur table…
270.
«        Chuis empoisonnée ! Je suis empoisonnée !   »
m’écriai-je précipitamment.
Il redevint normal et lâcha mon épaule. Ouf ! Je l’avais échappé belle… pour cette fois.

23 - JE FUMERAI DES CIGARETTES
271. 
C’est vrai que mon père m’expliquait plein de choses, quand nous parlions de la chèvre de monsieur Seguin, le soir, avant de me coucher. En revanche, le coup de l’empoisonnement, c’est lui qui tint à ce que je le lui expliquasse.
272.
En vrai, c’était ma maîtresse de CE2 qui disait tout le temps aux filles de ma classe :
«        Oh, là, là ! Tu me fatigues. Tu es un vrai poison !   » ;
«        Ça suffit, maintenant ! Vous m’empoisonnez   ».
Ce n’était pas à moi qu’elle disait ça mais je m’en étais inspirée dans mon rêve.
273.
Cette explication ne satisfit pas mon père. Il voulu que nous « remontassions au sommet de la montagne », c’est-à-dire que nous reprissions l’histoire de la chèvre de monsieur Seguin au moment où elle combat contre le loup.
274.
«        Au besoin, me dit-il, on ira prendre le livre mais cherche d’abord dans ta tête ! Dis-moi si tu vois quelque chose, dans la scène, qui peut aider la chèvre à tenir devant le loup !
-        Ben oui, son herbe, répondis-je évidemment.
-        Son herbe ?!
275.
-        Ben oui, tu t’rappelles pas ? L’histoire raconte qu’à chaque attaque du loup, la chèvre le repousse avec ses cornes et, après, elle arrache une touffe de cette bonne herbe tendre qu’elle trouve sous ses pattes. Et puis, elle retourne au combat les joues gonflées d’herbe. Même qu’à la fin, quand elle abandonne le combat, l’histoire dit qu’elle se couche sur sa chère herbe. Tu t’rappelles pas ? Même que sur la dernière image du livre, quand le loup a emporté la chèvre, on ne voit plus que l’herbe avec sa silhouette là où elle s’est couchée. Tu t’rappelles pas ?
276.
-        Si, maintenant que tu le dis. Mais, en quoi est-ce que tu penses que cette herbe aide la chèvre à tenir debout devant le loup ? me demanda-t-il encore.
277. 
-        Ben parce que c’est sa nourriture. Pendant toute la nuit, le loup voudrait manger la chèvre mais il mange que dalle. Il a faim tout le temps alors que la petite chèvre, pendant ce temps-là, elle mange tout le temps, autant qu’elle veut. Quand on mange, on prend des forces. Y a que la chèvre qui en prend et en reprend tout au long du combat.   »
278. 
Je n’inventais rien, sur ce coup-là. C’est exactement comme ça que l’histoire était présentée dans mon livre-disque. Pourtant, cela sembla ne pas convenir à mon père. Il me parut pertinent d’ajouter :
279. 
«        Maintenant, l’histoire ne dit pas que cette herbe rend la chèvre empoisonnée pour le loup…
280. 
-        Bon mais alors admettons que ce soit toi, la chèvre ! Ton herbe, ce serait quoi ?
-        Mes cigarettes, bien sûr, m’exclamai-je joyeusement.
281. 
-        Mais !... Tu fumes pas !   »
L’air ahuri de mon père était rigolo.
282.
«        Ben non mais c’est seulement parce que chuis trop petite. Quand j’chrai grande, je fumerai.  
-        Mais !... Qu’est-ce qui te le fait dire ?
-        Ben… rien… je sais pas. Ah ! Si. Mon vœu !   »
383.
Oui parce que, quand j’étais petite et qu’on ne m’écoutait jamais, il fallait, soi-disant, que j’attendisse d’avoir sept ans pour avoir raison. Du coup, le jour de mes sept ans, toute seule dans ma chambre, j’avais prononcé le vœu suivant :
284.
«        Quand je serai grande, je fumerai des cigarettes.   »
285.
Même, des fois, le soir, dans mon lit, avant de m’endormir, je faisais semblant de fumer. Ça me détendait. Même, le soir, dans mon lit, quand j’étais enquiquinée par le petit garçon imaginaire qui la ramenait tout le temps et que je surnommais le fantôme, j’avais trouvé un truc infaillible pour me débarrasser de lui : je lui soufflais la fumée de mes cigarettes imaginaires dans la figure. À chaque fois, il toussait et s’en allait en me traitant de sorcière. Hi ! Hi ! Hi !
286.
j'avais le droit. Fumer réellement, je n’en n’avais pas le droit mais on ne pouvait m’interdire ni mon vœu, ni mes cigarettes imaginaires.

24 - VOICI LA CLEF
287. 
Mon pauvre papa ! Il avait l’air tout contrarié. Pour le consoler et lui montrer qu’il ne fallait pas qu’il s’en fît, je revins sur un détail du formulaire :
288.
«        La phrase 4 de mon rêve, elle peut pas marcher toute seule ; elle est liée à la 5 : il a fallu que j’écrive « je dois finir la phrase 4 » en 5 avant de pouvoir écrire « je suis empoisonnée » en 4. Après, quand j’ai eu rempli la phrase 4, j’ai regardé la phrase 5 pour voir si elle s’était effacée (ça s’s’rait pu puisque c’était un rêve). Eh, ben ! Non : c’était toujours écrit « je dois finir la phrase 4 ». Ça veut dire qu’elle est toujours pas finie donc l’empoisonnement n’est qu’une solution provisoire, pour repousser le loup en attendant d’avoir autre chose.
289.
-        Et qu’est-ce que ce s’rait, autre chose ?
-        Je sais pas, moi… « C’est trop tard » ( 4 - le loup voudrait bien me manger, mais… c’est trop tard ).   »
290.
Oui parce qu’il y a un détail mystérieux qui m’avait toujours frappé, dans l’histoire de la chèvre de monsieur Seguin.
Au début, monsieur Seguin a peur de la montagne parce qu’il la croit hantée par un loup. Allant s’y promener quand même, la chèvre trouve cette montagne bien paisible ; tout au long de la journée, elle n’y rencontre que des animaux gentils qui, apparemment, sont habitués à y vivre en toute tranquillité. C’est seulement quand le soir tombe que tous les animaux fuient la montagne et vont se réfugier dans leurs maisons. On dirait qu’ils savent que le prédateur de cette montagne ne vit que la nuit.
Effectivement, sitôt la nuit tombée, la chèvre rencontre le loup.
291.
Quand le jour se lève enfin, ça veut dire que le combat est terminé. Le loup n’a rien mangé de toute la nuit, il n’a plus de force. C’est trop tard, il a perdu. Il n’a plus le pouvoir de combattre, il doit disparaître. En conséquence, la chèvre n’a plus qu’une seule chose à faire pour remporter la victoire : partir ; redescendre vers les prairies où elle était la veille, où elle pourra se reposer et soigner ses blessures. Au lieu de ça, elle se couche. Elle s’offre au loup. Pourquoi ?
C’est pour ça que moi, je n’avais jamais aimé l’histoire de la chèvre de monsieur Seguin.
292. (extrait commenté sur Viadeo)
Selon mon père, compte tenu de tout ce que je venais de dire, la clef du mystère était évidente :l’herbe des cigarettes que j’allais fumer quand je serais grande s’appellerait marihuana.
293. (extrait commenté sur Viadeo)
Si cette herbe est appelée drogue et est pourchassée, c’est parce qu’elle dérange les loups… et parce que ce sont les loups qui règnent de par le monde… parce que la chèvre rousse n’est pas encore venue les déloger… parce que le loup sait que la chèvre de monsieur Seguin aime l’herbe…
294.
Toujours selon mon père, il faut quand même considérer que c’est son herbe qui conduit la chèvre à sa perte. Quand le jour se lève, il ne lui reste plus, pour remporter la victoire, qu’à se détourner ; à partir loin du loup… et de l’herbe. C’est ce qu’elle n’arrive pas à faire. Elle reste accrochée à son herbe qu’elle aime tant et renonce à la victoire.
295.
L’herbe magique que le bon Dieu avait mise sous ses pieds pour l’aider à tenir debout, elle s’est couchée dessus !

25 - C'EST PARTI
296. 
Depuis quelques temps, les soirs de semaine, mon père mettait son pyjama, s’asseyait dans le lit de mes parents et attendait que je vinsse le rejoindre pour raconter l’histoire de la chèvre de monsieur Seguin avant d’aller me coucher. Même qu’une fois, au cours d’une de ces soirées, ma mère avait frappé à la porte de la chambre de mes parents en disant :
297.
«        Vous avez bientôt fini ? J’voudrais aller au lit, moi !   »
Ce soir-là, mon père lui avait demandé encore deux petites minutes parce que, lui et moi, nous avions encore des choses importantes à nous dire.
298.
Puis, un soir, quand je vins m’asseoir sur le lit de mes parents, mon père m’annonça :
«        L’histoire est terminée. On a besoin de savoir quel est ton parti politique.
-        J’en ai pas, répondis-je en haussant les épaules.
299. 
-        Il t’en faut un. C’est une force collective sur laquelle tu auras besoin de t’appuyer pour mener à bien ton projet.   »
300. 
Embarrassée, je regardai mes mains :
«        Droite ? Gauche ? Comment je peux savoir ?
301.
-        Non, ma petite cocotte. La droite et la gauche ne sont pas des partis en soi. Tout dépend de ce qu’on met dedans, de ce qu’ils portent. Ton parti, ce doit être le parti de la chèvre contre le loup ; considérant que le loup, c’est le directeur, la hiérarchie, la société des adultes… cherche ce qui pourrait représenter, à tes yeux, une force collective, populaire, une force de l’enfance ou de la jeunesse, qui serait pour toi un soutien devant le loup.   »
302.
Une idée me vient à l’esprit mais ce n’était pas un parti politique ; juste une fantaisie de mon cœur.
303.
Mon père, comme à chacune de nos discussions, était assis à sa place, le dos appuyé sur son oreiller. Moi, j’étais tantôt à un bout du lit, tantôt à un autre ; assise en tailleur au milieu du lit, allongée au pied du lit ; à genou, sur la tête…
304.
Je n’étais pas forcée de rester «  droite et attentive » comme à l’école ou comme avec « Monsieur le Directeur » qui, les premières fois que je l’avais vu dans mes rêves, n’avait pas arrêté de râler parce que je dansais et tournais autour de lui pendant qu’il me parlait.
305.
Mon papa, il ne me reprochait jamais rien. C’est comme la fois où j’avais rêvé qu’il était le roi Hérode. J’avais vu le peuple tout entier trembler devant lui. Alors, moi, pour montrer à tout le monde qu’il était le plus gentil et le plus patient de tous les papas et de tous les rois, j’avais dansé entre les pieds de son cheval et il ne m’avait pas grondée du tout.
306.
«        Non mais tu peux pas rester cinq minutes sans gigoter ? T’es pas un bébé, tout de même !   »
rouspéta soudainement mon père, stoppant net une de mes plus belles galipettes.
307.
«        Ben, quoi ? Ça m’empêche pas d’écouter.
-        Non mais moi, ça me gêne pour me concentrer sur ce que j’ai à te dire. Tiens-toi tranquille un petit peu !   »
308.
Je poussai un soupir, m’assis le dos raide, les bras croisés.
Pour la peine , ça me donna envie de dire que mon parti politique, c’était… Mais, non. Quand même pas… Quoique !

26 - N'EN FAIS PAS PARTI
309. 
«        J’ai une idée mais c’est pas un parti politique. J’crois pas.
310.
-        C’est bien : tu dois te fier à ton idée et non aux partis qui sont actuellement reconnus comme tels. M’enfin, il faut quand même que ce soit une bonne idée. Un parti, c’est un monde au sein du monde. Les partis sont des mondes qui se partagent le monde. Mais, avant tout, je dois te prévenir qu’il y a certaines choses que tu n’as pas le droit de choisir.   »
311.
Après cela, il y eut un silence. J’écoutais, le dos raide et les bras croisés ; mon père semblait pourtant gêné pour parler. Il s’y efforça tout de même, par saccades.
312.
«        Voilà… on m’a dit de te dire… que… tu ne peux pas… choisir… pour parti politique… le sexe.   »
313.
Là, il se tut et observa ma réaction. J’avais toujours le dos raide et les bras croisés ; j’écoutais toujours poliment, sagement, sans sourciller. En somme, je n’eus aucune réaction visible.
314.
Mon gentil papa poussa un soupir de soulagement et poursuivit son discours l’esprit serein.
315.
Intérieurement, qu’est-ce que je rigolais ! J’imaginais la tête qu’il aurait faite si je lui avais répondu : « nan, nan. T’inquiète pas ! Mon parti politique, c’est… » mais je me tus, gardai mon sérieux et écoutai la suite.
316.
Il dit, donc, que je n’avais pas le droit de déclarer que mon monde, c’est le sexe. C’est arrivé plein de fois, par le passé, qu’un enfant dans ma situation choisisse le sexe comme réponse – pour faire un affront à son père, aux adultes et à leur morale - mais ça n’a jamais marché. Aucun parti politique ne peut se réclamer du sexe au détriment des autres groupes de partis et patati et patata.
317.
Après m’avoir expliqué les raisons pour lesquelles je ne pouvais pas faire ce choix, mon père précisa également que je ne pouvais pas répondre que mon monde, c’est la drogue. On ne peut pas concevoir de bâtir un monde là-dessus parce que patati, patata.

27 - LES CAROTTES SONT CUITES
318. 


à suivre