Astuce ! Pour ajouter un commentaire, cliquez sur le numéro de l'extrait concerné.

chapitre 8 Rock n roll et bonnes mœurs

1 -COMMENT S'OUVRE UN BAL
1.
Le 14 juillet au soir, un bal eut lieu à Cesson-la-Forêt.
Je n’étais jamais allée dans un bal parce que c’était pour les grands mais là, comme c’était à Cesson, ce n’était pas pareil : un bal chez les bouseux, ça ne pouvait pas être bien méchant. Du coup, mes parents voulurent bien m’y emmener.
2.

Nous y allâmes à pied. Ce fut l’occasion d’une petite ballade dans les Castors après le repas du soir. Maman aimait bien les petites ballades. Il y avait mon père, ma mère, ma grande sœur et moi. Mon grand frère n’était pas avec nous : il était en vacances en Allemagne.
Moi, je n’aimais pas les ballades – qui n’étaient jamais petites à mon goût - et puis j’avais hâte d’arriver, de découvrir à quoi pouvaient bien ressembler ces fameux bals, dans lesquels je n’étais encore jamais allée parce que c’était pour les grands.
3.

Arrivant sur la place de Cesson-la-Forêt, je vis un orchestre sur une estrade… et c’était tout. Des gens étaient debout, en demi-cercle, autour d’un grand espace vide. Le grand espace vide était devant l’orchestre.
4.

Papa, Maman, Nani et moi nous mêlâmes aux gens qui étaient présents et nous tinrent debout devant le grand espace vide. Au son de la musique, je balayai du regard le demi-cercle que nous formions. Tout le monde se regardait plus ou moins. Tout le monde semblait attendre. Cela me parut une bien drôle de messe.

Qu’est-ce qui faut qu’on fasse, maintenant ?   »
demandai-je à Nani.
5.
Elle m’expliqua que le grand espace vide, c’était la piste de danse.
Aucun trait n’avait été tracé au sol pour délimiter une quelconque piste de danse. Sa présence n’était matérialisée que par le demi-cercle humain qui l’entourait. Bizarre !
6.

«       Combien de temps faut qu’on reste là à faire la piste ? Pourquoi y a personne qui danse ?   »
Les réponses de Nani à mes questions étaient genre :
«       Ben… attends ! »
7.

En face de moi, une grosse dame me regarda en souriant. Avait-elle comprit mes interrogations ? Elle prit la main du monsieur qui était à ses côtés, l'entraîna au milieu de notre cercle et ouvrir la danse. Deux ou trois autres couples suivirent.
8.

C’était parti. On dansa, on s’amusa, on rigola bien ; te tout dans une ambiance du genre de ce que la génération de mes parent se plaisait à qualifier de « bon enfant ».

2 - UN BAL BON ENFANT

9.
Cette expression : « bon enfant » était la seule, dans le jargon de nos parents, qui comportait le mot « enfant » et qui était chargée d’une connotation à la fois tendre et respectable ; qui pouvait être considérée comme un compliment. D'ailleurs, ils  ne l’employaient jamais que pour désigner leur propre génération (adulte).
10.

Nous, au mieux, ils nous appelaient leurs « enfants chéris » ; ne faisant ainsi l'éloge que de leur aptitude à nous aimer donc à être de bons parents. C’était leur côté… bon enfant !
11.
Il y avait beaucoup de monde sur la piste ou il y en avait peu ; ça dépendait des moments. Chacun à son gré, on dansait ou on se remettait debout dans le demi-cercle humain circonscrivant la piste. Ah ! Oui. Il était toujours là, celui-là, clairsemé mais bien visible. On avait le droit, aussi, sans vraiment quitter le bal, de sortir à l’extérieur du cercle ; soit pour marcher un peu, courir, prendre l’air, se reposer les oreilles, parler dans le calme ou avoir une vue d’ensemble. Il y avait plus ou moins de monde à l’extérieur du cercle mais jamais personne n’y dansait. On aurait dit que ç’aurait été tout aussi déplacé que de danser en pleine rue un lundi matin. A l’intérieur du cercle, on aurait dit, aussi, que les gens prenaient soin de ne jamais laisser la piste complètement vide. Sinon, il aurait fallu que quelqu’un refît le pas d’ouvrir le bal. Sinon, la fête aurait été finie.
12.
Les lois du bal n’avaient jamais été écrites, aucun policier n’était là pour les imposer mais tout le monde s’y conformait plus ou moins intuitivement. Sans ça, pas de bal.
13.
Des enfants, il n’y en avait pas beaucoup mais je n’étais pas la seule. Par contre, la Muriel n’était pas là, ni aucun de ses copains, ni aucune de ses copines. Ils étaient sûrement déjà tous au lit, les petits bouseux. 


3- L'ARRIVÉE DES LOUBARDS
14.
«       Allez ! La fête est finie. On rentre à la maison.   »
15.
Non ! Non ! T’inquiète ! La fête n’était pas encore terminée. Cette sentence, je l’entendais dans ma tête avant qu’elle ne fût prononcée, en souvenir à de précédentes fêtes qu’elle avait subitement interrompues. J’en avais froid dans le dos. Même dans les films de l’époque, quand un homme en braquait un autre avec une arme à feu, il lui disait souvent : « la fête est finie », pour impressionner le spectateur.
Non. Cette fois, il y eut plus de nuance dans les propos, genre :
16.
«       T’as vu ? Y a des loubards.
-        Des loubards dans Cesson ? C’est pas croyable ! On peut être tranquille nulle part.
-        Bon. Ben, venez ! On rentre à la maison.
-        Non ! J’veux pas rentrer à la maison. La fête est pas finie. J’veux encore rester au bal.   »
Ces répliques furent dites, dans l’ordre, pas Nani, Maman, Papa et moi.
17.
«       Mais si. Tu vois bien : tout le monde s’en va.   »
Là, je ne sais plus qui c’est qui a parlé. D’façon, ils étaient de mèche, tous les trois.
18.
D'façon, c'était même pas vrai: tout le monde ne s’en allait pas. D’un coup, le bal s’était vidé de moitié – ok - mais l’autre moitié semblait disposée à rester. Moi, j’étais plutôt côté fait-tard. D’façon, tout le monde ne partait pas puisqu'au contraire, y en avait qui arrivaient tout juste, genre : les loubards.
19.
Est-ce que ça se fait de quitter la fête parce que de nouveaux venus viennent se joindre à nous ? En voilà des manières ! Tout au contraire, si nous avions été sur le point de partir, n'aurait-il pas été courtois de rester encore un tout petit peu, pour leur faire honneur ?
20.
«       Et puis, d’abord, qui c’est, ces loubards ? On les connait ? Pourquoi vous dites que c’est des loubards ? Qu’est-ce que c’est, des loubards ? Pourquoi faudrait qu’on s’en aille quand ys arrivent ?   »
Plus je posais de questions, plus j’avais envie de rester, ne serait-ce que par curiosité.
Oh ! Derrière moi, j’en entendais des réponses, genre : « ils sont violents » […] « ça va dégénérer en bagarre »… Que des a priori.u
21.
A part que le bal s’était partiellement dépeuplé, je ne voyais rien ni personne de louche. Bizarre ! Bizarre !
«       Qui c’est, ces loubards ? Où y sont ? Pourquoi j’les vois pas ?   »
En fin de compte, j’entendis avant de voir.
22.
L’orchestre qui, jusqu’à présent, nous avait joué des valses, des tangos, des « Ah ! Le petit vin blanc » et autres chansons… « bon enfant », se mit soudain à nous faire du rock n roll.
Yeah !

4 - CARRÉMENT PAS ROMANTIQUE

Sur la piste, les danseurs répondirent en conséquence.
23.
Le rock n roll, ça ne se danse pas du tout comme le reste.
24.
Les danses normales – les danses bon enfant – tango, musette et tout et tout… étaient toutes basées sur les mêmes principes, à savoir :
·        D’abord, c’était tout le temps deux par deux mais attention ! pas deux personnes de même sexe. On ne voyait jamais deux hommes danser ensemble ; ils auraient été conspués. Deux femmes ensemble, ça se voyait parfois mais ça faisait grotesque (à cause de la manière de se tenir).
25.·        Quelque fût la danse, on se tenait toujours corps contre corps, les bras enroulés autour du cou ou des hanches ou alors, les mains sur les épaules ou même sur les fesses ou même joue contre joue.
26.
Tout cela (faut-il le préciser ?) en tout innocence, bien sûr. Si tu en doutes, c’est que tu as l’esprit mal placé puisqu’on t’a dit que c’était « bon enfant ». On aimait bien danser, c’est tout.
27.
Cela étant, toutes les femmes ne se laissaient pas mettre les mains sur les fesses en dansant et pas par n’importe qui. Même, au bal, tout le monde ne dansait pas avec tout le monde. Papa, Maman, Nani et moi n’avons dansé qu’entre nous. (Moi, même si je suis une fille, je pouvais danser avec Maman ou Nani parce que j’étais petite alors c’était pas pareil).
28.
A vrai dire, je n’avais jamais rien trouvé de choquant aux danses de nos parents. Ils les accomplissaient en toute simplicité et je n’aurais jamais eu l’idée d’en mettre l’honorabilité en doute s’ils avaient accueilli pareillement la danse du rock n roll.
29.
Les gens qui, sur la piste, dansaient le rock n roll étaient deux par deux mais jamais deux personnes de même sexe ensemble. Jusque là, pas de changement. Par contre, dans le rock n roll, pas de corps à corps, pas de joue contre joue, pas de bras enroulé autour des hanches ou du cou, pas de main ni sur les fesses ni sur les épaules. On se tient les mains, c’est tout. Alors, pourquoi les gens « bien pensants » y voient-ils le mal ? C’est absurde !
30.
On se tient les mains et on se pousse en arrière comme si on voulait se faire tomber mais on ne se fait pas tomber pour de vrai parce qu’on se retient par les mains. Après, on se rapproche l’un de l’autre avant de se pousser de nouveau en arrière, comme si on voulait se faire tomber et ainsi de suite.
31.
Je reconnais que, sur le plan symbolique, ça fait un peu scène de ménage, genre : Va-t’en ! Reviens ! Va-t’en ! Reviens !...
«       Pourquoi, donc, les jeunes se détournent de notre très romantique « joue contre joue » au profit du rock n roll ? »
pouvaient se demander les vieilles générations.
32.
Aussi, dans la danse du rock n roll, on fait des tours sur soi-même. On se tient les mains et on se fait tourner. Moi, ça me faisait penser au jeu de « huile ou vinaigre ».
C’étaient les enfants de mon âge qui jouaient à « huile ou vinaigre ». Ça consiste à prendre la main de quelqu’un, le faire tourner autour de soi et le lâcher d’un seul coup. La force centrifuge le fait trébucher. S’il choisit huile, on lui fait doucement, s’il choisit vinaigre, on le fait tourner plus vite. Eh ben, le rock n roll, c’est pareil sauf qu’on ne se lâche pas la main ; on ne se laisse jamais tomber. Alors, c’est gentil.
Moi, je ne voyais vraiment pas pourquoi la génération « bon enfant » accusait le rock n roll de décadence.
33.
Il est vrai qu’il ne fut pas dansé naguère dans les salons de la haute aristocratie. Il n’est pas issu de la tradition de nos aïeux mais de celle des cow-boys et des hors-la-loi. Il a des allures remuantes et indisciplinées mais quoi ? C’est juste une danse. Les sévères reproches qui lui étaient adressés me paraissaient injustes. Les parents, il faut toujours qu’ils critiquent tout ce qui ne vient pas d’eux.
34.
En plus, moi, j’étais plutôt d’un tempérament chahute que câlin. Par conséquent, je me sentais plus l’âme rock n roll que joue contre joue. Où est le mal ?

5 - MES HEROS

35.
Les gens qui, sur la piste, dansaient le rock n roll avaient l’air parfaitement ordinaire, même pas particulièrement des jeunes. J’aurais même été tentée de dire qu’il ne se dansait là que le rock des bouseux.
36.
«       C’est eux, les loubards ?  »
demandai-je à ma grande sœur.
«       Mais non, c’est pas eux mais parle doucement ! Va pas attirer leur attention sur nous !
-        Ben ! Avec la musique, chuis bien obligée de parler fort. Où ys sont ? Pourquoi j’les vois pas ?
-        Tient ! Ils sont là mais regarde-les discrètement !   »
37.
Quatre jeunes gens venaient d’arriver sur la piste. Ils avaient des blue-jeans, des blousons noirs, les cheveux en banane et dansaient avec un style très particulier. Ah ! Là, OK ! C’étaient bien des rockers.
38.
Je savais que Nani m’avait dit de les regarder discrètement mais, dans un premier temps, j’étais immobile, bouche bée, les yeux écarquillés. Dans un deuxième temps, j’étais immobile, bouche bée, les yeux écarquillés. Si j’avais eu devant moi… un chanteur ?... non… un acteur de cinéma ?... non… le président de la république ?... pff !... un personnage de légende ?... non… personne ! Personne, après Dieu, n’aurait pu me faire autant d’effet que ces quatre rockers, pour de vrai, devant moi, en chair et en os… à Cesson-la-Forêt !
39.
De toute façon, ils ne faisaient pas gaffe à moi : j’étais petite et, en plus, ils parlaient et s’amusaient entre eux sans s’occuper du reste.
40.
Ils ne s’occupaient même pas de danser le rock n roll que j’ai décrit, deux pas deux (d’autant qu’il n’y avait pas de filles avec eux). Ils étaient tous les quatre, groupés au milieu de la piste, sans se tenir les mains. Ils se dandinaient tranquillement au rythme de la musique tout en papotant et rigolant ; remuant les genoux et les épaules, genre : rock n roll.
41.
Ils savaient même faire le numéro d’acrobatie que seuls les vrais rockers savaient exécuter. Il s’agissait de se pencher en arrière, le plus bas possible… encore plus bas… tout en remuant les épaules… encore plus bas, les genoux fléchis, le dos à l’horizontale ; juste le droit de poser une main par terre, derrière soi. Puis, se relever sans tomber les fesses par terre.
«       C’est vulgaire, c’est des manières de mauvais garçons   »
disaient les parents avec dédain.
N’importe quoi ! Quelle mauvaise foi !
42.
Pour de vrai, ça venait d’un jeu traditionnel des cow-boys. Je le savais parce qu’on le voyait dans les westerns. Le jeu consistait à passer sous une barre placée bas en se penchant en arrière, sans toucher la barre et sans mettre les mains par terre. Après, on baissait la barre de plus en plus et, par élimination, celui qui arrivait à passer la barre au plus bas avait gagné.
43.

Quand on voyait ça, dans les westerns à la télé, tout le monde s’accordait à dire que c’était spectaculaire et admirable. Par contre, dès que des loubards en faisaient autant, alors là, ça faisait mauvais genre. J’aurais bien aimé comprendre le pourquoi d’un tel parti pris.
44.
Heum ! heum !Mouais… enfin, c’est vrai qu’il y avait un petit quelque chose en eux qui ne me paraissait pas très très catholique. Quoi ? Mystère et boule de gomme !
Je les aimais bien quand même.
45.
En Tout cas, je n’aurais jamais imaginé combien les rockers pouvaient être des garçons soigneux : tout en dansant, ils n’arrêtaient pas de tirer leurs peignes de leurs poches pour remettre leurs cheveux en place ; surtout le blond. En plus, il était beau (enfin… moi, j’étais petite ; c’était pour Nani que je me disais ça).

6 - BIZARRE MAIS PUISSANT

46.
Après avoir dansé, ils sortirent de la piste et se tinrent là, debout. Pour une raison qui m’échappa, Nani apparu dans mon champ de vision et passa juste à côté d’eux. Le blond la regarda d’un air de la trouver jolie et lui dit gentiment : 
47.
«       Bonjour, mademoiselle !   »
Nani ne lui répondit pas. Elle ne le regarda même pas. Papa s’empressa de la prendre par le bras et l’emmena à l’écart, comme si ç’avait été une insulte que d’avoir été saluée par un loubard.
48.
Le jeune homme baissa la tête, l’air calme et pensif. Il s’aperçut alors que, juste devant lui, il y avait moi, qui lui faisais mes plus beaux sourires.
Bah ! Je me disais bien qu’il s’en fichait, de mes sourires. J’étais trop petite pour qu’il s’intéresse à moi. D’ailleurs, s’il gardait les yeux posés sur moi, je voyais bien qu’il avait le regard trouble de quelqu’un qui est dans ses pensées.
49.
Quant à moi, le regardant dans les yeux, des pensées me vinrent à l’esprit, des pensées de loubard que mon imagination lui attribuait machinalement. Alors, moi, les yeux dans les siens, je lui répondais, dans mon imagination.
50.
Le plus drôle, c’est que j’entendis encore ses pensées dans ma tête, plus distinctement. Alors moi, hardiment, je lui répondis du tac au tac, en imagination.
51.

Du tac au tac, j’entendis encore sa voix dans ma tête, me fournir des réponses de plus en plus brusques et déstabilisantes. On aurait dit que ce n’était pas mon imagination, que c’était vraiment lui qui avait le pouvoir de parler dans ma tête ; tandis que mes yeux restaient fixés dans les siens.
52.
J’eus même l’impression que les expressions de son regard reflétaient ce que j’entendais dans ma tête. En tout cas, ce qui était certain, c’est que ça faisait un moment déjà qu’il avait les yeux fixés sur les miens et son regard n’était plus trouble du tout mais bien attentif, au contraire.
53.
Mais alors, ça aurait voulu dire que lui aussi avait tout entendu dans sa tête de ce que je lui avais dit dans mon imagination ?
«       Détourne pas le regard ! Va jusqu’au bout !   »
entendis-je dans ma tête.
«       C’est dans mon imagination ou c’est pour de vrai ?
-        Te pose pas la question ! Joue le jeu !   »54.
Au bout d’un moment, je sentis la main de Maman se serrer sur mon poignet ; comme elle faisait habituellement pour m’emmener avec elle.
Sans lâcher le loubard des yeux, je lançai à ma mère :
«       J’croyais qu’c’était malpoli d’pas répondre à quelqu’un qui dit bonjour.   »        
55.
Les mots furent sortis de ma bouche sur un ton… rock n roll. Le loubard en ouvrit de grands yeux, tout étonné. En plus, il avait de beaux yeux.
Maman m’entraîna rapidement, avec papa et Nani, sur le chemin du retour. Je ne voulais pas rentrer à la maison !         
56.
A cet instant précis, sans que rien ne l’eût laissé présager, un coup de tonnerre retentit dans le ciel noir, juste derrière l’orchestre. Il fallu rentrer vite à l’abri avant de se prendre la saucée sur le coin de la tronche.


7 - L'OBJET DE MON REVE

57

Il n’empêche que Nani, elle était gentille. Du temps où j’étais au cours préparatoire, un soir, elle m’avait invitée à venir dormir dans sa chambre (et moi, bien sûr, j’avais accepté). Je m’étais couchée dans le lit des invités et elle dans le sien. Les deux lits étaient côte à côte, séparés par la table de chevet.       
58.
Nani s’était installée sur le côté, le buste relevé, appuyé sur son avant-bras – laissant ses cheveux longs glisser gracieusement sur sa chemise de nuit - et m’avait demandé :
«       Alors ?
-        Alors, quoi ?
-        Ton rêve de Camille ?
59.
-        J’t’ai d’jà dit qu’c’était pas Camille, en vrai.
-        Evidemment. Le garçon que tu connais ne peut pas entrer réellement dans ton rêve. C’est ton imagination qui construit une image de lui en fonction des souvenirs que tu en as.
-        T’es sûre que c’est ça ?        
60.
-        Nnon. On peut pas être sûre à cent pour cent ; on peut rien affirmer sur la nature des rêves. Maintenant, quand tu dors, tu es toute seule dans ton lit donc, concrètement, tu es toute seule à rêver.      
61.
-        D’accord mais si je rêve de quelqu’un qui a une autre tête que la tienne, qu’est-ce qui te fera dire que c’est de toi dont j’ai rêvé ?
-        Rien.
-        Alors, tu vois, c’est pareil. Moi, j’te dis qu’c’est pas Camille qu’est dans mon rêve.

62.
-        Au début, c’est bien toi qui m’disait qu’c’était Camille.
-        Oui, au début.
-        … mais quand tu l’as rencontré devant la poste, tu as été déçue par le peu d’intérêt qu’il t’a témoigné. Du coup, tu préfères te dire que c’est pas lui, l’objet de tes rêves.
63.
-        Non. C’est vrai que, sur le coup, j’étais déçue qu’il me regarde presque pas mais tant pis. D’façon, c’est pas d’lui dont je rêve. Je rêve d’un garçon qu’aurait des cheveux blonds et bouclés, qui serait mon amoureux et que je rencontrerais dans la cour de l’école des garçons. Camille est dans l’école des garçons comme tous les garçons - Camille a les cheveux blonds et bouclés Nicolas aussi (le voisin du premier) - et, en maternelle, Camille jouait le rôle de mon amoureux. C’est pour ça qu’au début, le garçon que je vois dans mes rêves, je me disais : c’est Camille. Après : - tu te rappelles ? - tu m’as dit de bien le regarder pour séparer son image de celle du monstre.                      
64.
-        Et tu as réussi ?
-        Ben non puisqu’on a vu que c’était lui, le monstre. Tu te rappelles pas ?
-        Si. Je me souviens que tu m’avais dit que Camille et le monstre ne faisaient qu’un, dans ton rêve.
-        Par contre, ça m’a fait séparer son image de celle de Camille.
65.
-        Tu viens de me dire le contraire.
-        Non. Je rêve d’un monstre qui aurait le visage d’un garçon aux cheveux blonds et bouclés, le corps d’un singe avec une longue queue dégoûtante qu’il traînerait derrière lui et les poils tous durs et piquants comme ceux d’un hérisson. Ça, c’est indissociable. Par contre, à force de bien regarder son visage, j’en ai une image précise dans mon esprit. Quand j’ai vu Camille sur les marches de la poste, je me suis rendu compte qu’il n’a pas du tout la même tête. C’est pour ça que je dis qu’à force de bien regarder le personnage de mes rêves, j’ai séparé son image de celle de Camille. Si j’étais dessinateur et que je faisais, de mémoire, le portrait de Camille, le portrait de Nicolas et le portrait du monstre aux trois apparences, tu verrais trois têtes différentes. Si les trois tableaux étaient déjà là, accrochés au mur de ta chambre, je saurais te dire lequel est Nicolas, lequel est Camille et lequel est le monstre.
-        Bon. Mettons !

8 - SUJET LIBRE
66.
-        Aussi, depuis que j’me suis dit qu’c’est pas Camille, le rêve, il a changé.
-        Ah ? Tu n’arrives pas à faire le rêve de Camille sans Camille ? Tu penses pas qu’c’est un signe ?
67.
-        Mais non ! Enfin… si, c’est un signe… que c’est pas Camille.
-        Mais si tu dis…
-        Attends ! Ecoute-moi !
68.
-        J’chais pas comment t’expliquer. Pour se sentir vraiment exister, il faut être seul.
-        Alors, là, tu t’opposes au subjectivisme.
-        Oui. Je t’écoute.
69.
-        Quèsaco ?
-        C’est une doctrine selon laquelle on n’existe qu’au travers du regard des autres.
70.
-        Ben ! C’est stupide. On n’est pas des poupées.
-        Pourquoi tu compares à des poupées ?
71.
-        Parce qu’une poupée, quand je joue avec, j’imagine qu’elle me parle et ça me donne l’impression qu’elle existe pour de vrai. Par contre, si je la pose dans un coin et que je la reprends plusieurs jours après, j’arrive pas à imaginer qu’elle me raconte ce qu’elle a fait en mon absence. Même avec la meilleure volonté du monde, j’imagine rien du tout. Du coup, j’ai fini par me dire que les poupées, quand on joue pas avec, elles dorment dans le sommeil de l’inexistence.
-        Le sommeil de l’inexistence ? C’est beau !
72.
-        Par contre, moi, si on me laisse toute seule dans ma chambre sans me regarder, je continue à exister toute seule. Ça, j’en suis sûre et j’existe même encore plus que si on me regardait.
-        Pourquoi plus ?
73.
-        Parce que j’fais des trucs que j’ferais pas si on me regardait.
-        Pourquoi ? Quels trucs ? C’est des bêtises ?
74.
-        Ben non ! Si j’avais envie d’faire des bêtises, j’les ferais pas quand chuis toute seule : sinon, y aurait personne pour m’aider à réparer.
75.
-        Alors, qu’est-ce que c’est, ces trucs que tu fais quand t’es toute seule ?
-        Ben j’vais pas t’le dire puisque c’est moi toute seule qu’ai le droit de voir.
-        Bon, d’accord. Si tu me dis que c’est pas des bêtises, j’insiste pas.
76.
-        C’est pas des bêtises, c’est des trucs que pour moi. C’est comme si y a un invité à la maison. Quand il s’en va, l’ambiance change parce qu’on se retrouve entre nous. Quand on est entre nous, on s’comporte pas pareil que si y a du monde à la maison. Pourtant, c’est pas des bêtises, on fait rien de mal. C’est simplement nous : c’est les familiarités, l’intimité. Alors, s’il y avait tout le temps des étrangers qui nous regardaient, ces familiarités, elles existeraient pas. On imaginerait même pas qu’elles puissent exister, on saurait pas. La famille, elle existerait moins si elle était regardée plus. C’est pour ça que je dis : plus on nous regarde, moins on existe.

9 - CE N'EST QU'UN REFLET
77.
-        D’accord. Suivons cette hypothèse ! Si tu racontes ton histoire dans un livre, tout le monde te regardera. Dès lors, tu cesseras d’exister.
-        Mais non ! C’est pas pareil.
-        Ah ! Bon. Pourquoi ?
78.
-        Qu’on écrive un livre ou qu’on n’en écrive pas, on a toujours au moins un lecteur.
-        Ah ?
-        Ben oui : c’est Dieu. Il est partout, il voit tout mais quand on va aux cabinets, il détourne le regard parce que y a rien à voir.
79.
-        Oui mais moi, par exemple, qu’est-ce qui me dit que, dans ton livre, tu vas pas raconter des choses qui devaient rester dans la famille ?
80. 
-        Tout le monde détourne le regard quand il entre dans les cabinets et qu’y a déjà quelqu’un qu’a oublié de fermer le verrou. Les lecteurs, c’est tout le monde. Si j’me trompe et qu’j’écris quelque chose qui les regarde pas, ils passeront à côté sans le voir. Si j’me trompe trop souvent et qu’j’écris plein de choses qui les regardent pas, ils jetteront mon livre à la poubelle en disant : « j’l’aime pas, c’livre : il est caca ».
81.
-        Bon, d’accord. Si tu l’envisages comme ça, j’veux bien continuer.
-        Pourquoi ? Sinon, tu voulais pas continuer à être ma grande sœur ?
82.
-        Ça me fait plaisir d’être la sœur de ma p’tite Doudoune mais avoir un écrivain dans ma famille, je me demandais si ça me laissait libre de mon intimité. Ce que tu viens de dire me parait bien.
83. 
-        Mais p’têt que chuis pas capable de faire un livre qui reflète la réalité.
-        Pourquoi pas ?
84. 
-        Parce que, dans la famille, çui qu’on entend le plus, c’est Caki. Par contre, quand je pense à mon livre, j’le vois nulle part. On dirait qu’j’ai rien à écrire, sur lui.
85. 
-        Ça m’étonne pas. Quand on est entre nous, il est exubérant ; il parle beaucoup, même pour ne rien dire. Par contre, s’il y a du monde à la maison, il se met dans un coin et se fait oublier. Il est très effacé, en société.
86. 
-        Mais moi, j’voudrais bien parler de lui, dans mon livre. C’est mon Caki, j’en suis fière. J’voudrais le présenter à mes lecteurs.
87. 
-        Lance-lui une invitation ! […]Alors, donc, tu disais : depuis que tu penses pus à Camille, ton rêve a changé ?

10 - UN RÊVE SANS NOM
88.
-        La question n’est pas de savoir si je pense à lui ou pas. Depuis que je sais que le monstre n’est pas Camille, c’est comme si un invité était parti d’entre le monstre et moi. On peut se permettre des choses qu’on se serait pas permis en présence de Camille.
89. 
-        Tu continues pourtant à voir en lui un monstre ?
-        Oui : il a un visage humain et le corps d’un animal donc c’est un monstre. Camille est sorti du rêve, le monstre est resté.   »
90. 
Il s’agit d’un rêve que je faisais souvent la nuit. Je ne peux pas dire quand ça avait commencé. Je sais que je m’étais mise à le rêver très fort après l’histoire du gymnase mais il est probable que je l’eusse déjà fait quand j’étais en maternelle. Peut-être même qu’il était encore plus vieux ; peut-être qu’il naquit avec moi.
91. 
C’était quand j’étais en maternelle que Nani avait enrichi mon vocabulaire d’un mot nouveau en me demandant :
«       Comment il s’appelle, ton amoureux ?   »
92. 
Je n’avais pas compris à quoi elle avait voulu faire allusion. L’amour, je le connaissais. Il était partout : dans la famille, dans le soleil qui se reflétait sur les pierres, dans les yeux des passants, dans les ailes des papillons… Un « amoureux », je n’avais pas la moindre idée de ce que cela pouvait être.
93.
Pressée par l’insistance de Nani, j’avais finalement considéré que le rôle de mon amoureux tel qu’elle me l’avait décrit - revenait à celui des garçons de ma classe qui s’appelait Camille.
94.
M’en étant convaincue, j’avais associé le Camille à un rêve qui, lui, n’avait pas de nom. Ainsi, dans un premier temps, le concept de l’amoureux de maternelle m’avait aidé à prendre conscience du rêve ; surtout que Camille me faisait beaucoup moins peur que le monstre. Un amoureux, ça me faisait toujours un peu peur parce qu’il s’en faillait de peu qu’il ne blessât mon cœur. En revanche, le monstre de mes cauchemars me terrifiait bien trop pour que je pusse seulement le regarder en face. Dès lors que Camille était dans le rêve, ça allait mieux.
95. 
Petit à petit, je m’étais familiarisée avec ce personnage un peu braque, un peu agité mais pas très méchant. C’était un monstre de cauchemar mais un petit monstre, inoffensif et animé par l’amour.
96.
Il n’empêche qu’à chaque fois, il se jetait sur moi, me serrait le cou et m’écorchait avec ses piquants. Même si je me disais que ce n’était qu’un rêve et que j’avais presque pas peur, son étreinte m’étouffait. Même si rien de rationnel ne le justifiait, j’éprouvais un besoin physique de me réveiller pour respirer, comme si j’avais eu la tête sous l’eau.
97. 
A chaque fois, dans le rêve, je lui disais que jamais je ne le suivrais de la sorte, que s’il voulait que je vinsse avec lui derrière le donjon pour me montrer quelque chose – comme il  le prétendait - il fallait qu’il me laissât marcher gentiment à côté de lui, sans me brusquer, sans me bousculer. Il ne m’écoutait jamais, cet abruti !
98. 
C’était à l’époque où j’en étais arrivée là de mon rêve que j’avais croisé Camille sur les marches de la poste et que je m’étais rendu compte que son visage n’était pas celui que je voyais dans mon rêve. Lorsque, la nuit, le monstre revint me sauter dessus comme un fou, il m’apparut qu’il n’était pas Camille. Je le regardai différemment et, me débattant sous son étreinte, je criai spontanément :
99. 
«       Tu le sais que je te suivrai jamais comme ça. Tu le fais exprès rien que pour serrer ton sale corps de singe mâle contre moi !   »
100.
Je n’aurais jamais osé dire ça à Camille. Ma timidité, elle était restée sur les marches de la poste.

11 - LE SENS DE LA MAÎTRISE 
101.
En réaction à mes paroles, le monstre ria, me lâcha enfin et me dit :
«       D’accord. J’arrête de t’embêter. Viens ! C’que j’ai à t’montrer, c’est plus important.   »
102. 
C’est là que le rêve devint incohérent. Toutes les nuits, je rêvai que le monstre aux trois apparences me sautait dessus. Toutes les nuits, je rouspétais :
103. 
«       T’avais dit que tu le ferais pus !  »
Toutes les nuits, il se lamentait :
«       C’est pas moi. C’est le singe.
104.
-        Eh, ben ! Tue le singe ! ordonnais-je.
-        J’peux pas : c’est mon cœur qui bat   » …
et je me réveillais en plein milieu de la nuit.
105.
Et voilà, c’était pareil toutes les nuits. C’était devenu un rêve qui ne rimait plus à rien, qui ne racontait plus rien… qui s’endormait dans le sommeil de l’inexistence.
On avait essayé. Tant pis !
106. 
«       Tu lui demandes de tuer le singe ?   »
Dans la bouche de Nani, on aurait dit que c’était quelque chose de grave.
107.
C’est vrai que je disais de tuer le singe mais ça ne pouvait pas être grave puisque ce n’était qu’un rêve : ça ne risquait pas de tuer un animal pour de vrai. Je ne disais ça que pour faire peur au monstre – comme les grandes personnes quand elles font les gros yeux - pour qu’il comprît qu’il fallait qu’il arrêtât de m’embêter.
108.
«       D’façon, t’as bien dit que, quand je dors, chuis toute seule dans mon lit, toute seule dans mes rêves, tout seule avec mon imagination donc, si je dis de tuer le singe, j’fais de mal à personne. Hein, Nani ?
109.
-        Non, tu ne fais de mal à personne à part à toi-même. Moi, je crois que, quand on dort, il faut s’évertuer à faire de beaux rêves. Sinon, maîtriser ses rêves ne me parait pas avoir beaucoup de sens. Il me semble que, moi, si j’entendais le mot « tuer » dans mes rêves, j’essayerais de l’effacer, de le remplacer.
110.
-        Tu essayerais ? T’es pas sûre d’y arriver ? Moi, j’maîtrise pas mes rêves. Quand je dors, je suis seulement spectatrice. Si mon rêve raconte que je dis : « tue le singe », c’est pas vraiment moi qui le dis, c’est mon rêve. J’peux pas changer.
-        Ça coûte rien d’essayer.

12 - LES MOTS DE TOUT LE MONDE 
111.
-        J’peux pas changer. C’est la phrase qu’est comme ça. Tout l’monde dit ça.
-        Tout l’monde ?
112. 
-        Ben… oui… je sais pas. Ça me fait penser à la phrase : « Va-t’en ! T’es pas ma copine. » C’est tout le monde qui dit exactement la même phrase. Je le savais. Je l’avais rêvé.  »
113. 
C’était lors d’un de mes premiers jours à la grande école. Dans la cour de récréation, toutes les filles vers qui j’étais allée, pour m’en faire des copines, m’avaient chassée en me disant :
«       Va-t’en ! T’es pas ma copine.   »
114. 
Toutes avaient dit exactement ces mots-là, exactement sur le même ton. C’était bizarre, quand même !
115. 
Hé, ben ! La nuit précédente, je l’avais rêvé : j’avais rêvé d’un méchant monsieur qui me disait qu’il m’empêcherait de me faire des amies en mettant la même phrase dans la bouche de toutes les filles vers qui j’irais.
116. 
«       Tu trouves pas ça bizarre ? Nani ! J’ai peur. T’es sûre que chuis bien toute seule, dans mes rêves ? Si t’es capable de maîtriser les rêves, viens dans le mien ! Me laisse pas toute seule !
117. 
-        P’têt que j’y suis d’jà, dans ton rêve. Je me souviens qu’au début, tu m’avais dit qu’toutes les filles de Courbevoie étaient dans ton rêve mais que tu les voyais pas parce qu’elles étaient cachées dans un nuage. Alors, on peut considérer que j’y suis aussi.
118. 
-        Mais non, pas toi. J’parlais seulement des filles qui sont à l’école, à Courbevoie.
-        Moi aussi, chuis à l’école à Courbevoie.
-        Mais toi, t’es grande. T’es au lycée.
119.
-        Ecoute ! J’te propose une chose. J’chais pas si ça va marcher. J’ai pas la prétention de maîtriser les rêves mais ça coûte rien d’essayer.
-        Qu’est-ce que c’est ?
120. 
-        Dans ton rêve (dans ton imagination), « tue le singe » est la phrase que tout le monde dit donc c’est ensemble qu’il faut la changer. Demain soir - si tu dors dans ta chambre - avant de t’endormir, imagine-toi que tu montes dans le nuage et que tu demandes aux filles de Courbevoie d’unir leurs pouvoirs pour modifier le passage du rêve où (tout le monde) dit : « tue le singe ». Pense à toutes les filles de Courbevoie que tu connais ! Moi, j’en ferai autant de mon côté : je me coucherai de bonne heure et, avant de m’endormir, je m’imaginerai appeler toutes les filles de Courbevoie que je connais pour leur demander de se joindre à vous.
-        Et si ça marche pas ?
-        On aura rien perdu à essayer.
121. 
-        Et pourquoi on essayerait pas d’abord avec la phrase « Va-t’en : T’es pas ma copine » ?
-        Tu fais c’que tu veux. Moi, je me concentrerai sur la phrase : « Tue le singe ». C’est celle-là qui me gêne le plus.  »

13 - LE NUAGE À MA RESCOUSSE 
122.
Le lendemain soir, j’allai me coucher dans mon lit qui était dans ma chambre. L’idée de Nani me paraissait un jeu amusant.
Une fois couchée, les yeux fermés, j’imaginai le décor ; j’imaginai que j’y étais et que je me transportais dans ce fameux nuage, là-haut, entre le gymnase et le donjon (si tant est qu’il y eût un donjon dans l’école des garçons). J’imaginai vaguement que j’y vis les filles de Courbevoie et que je leur dis :
«       Il faut enlever la phrase : « tue le singe ».   »
123. 
C’était un peu succinct. Après avoir laissé vadrouillé mes pensées sur deux ou trois idées quelconques qui me passaient par la tête, je recommençai à imaginer l’histoire à partir du moment où je montais dans le nuage - un peu plus précisément pour essayer de m’en convaincre (pour de faux : c’est un jeu d’enfant).
124. 
Il en fut ainsi plusieurs fois, jusqu’à ce que je glissasse dans un demi-sommeil. A partir de là, mon imagination devint plus riche. Aux détails que je construisais mentalement s’en ajoutèrent spontanément d’autres que ma volonté n’avait pas conçus. Je me laissai prendre au jeu de cette interaction pensée-songe
125. 
Arrivant dans le nuage, je trouvai les filles endormies, inattentives. Je les secouai un peu et ça les fit râler. Alors, j’expliquai que c’était Nani qui m’avait envoyée parce qu’elle n’aimait pas la phrase : « tue le singe » et qu’elle voulait qu’on la changeât.
126. 
«       Tue le singe ?   »
répétèrent-elles en émergeant.
127. 
En fait, si elles n’avaient jamais réagi à cette phrase, c’est parce qu’elles ne l’avaient pas entendue ou qu’elles n’y avaient pas fait gaffe. D’autres avaient entendu mais - comme les premières, autour, ne réagissaient pas - elles s’étaient dit que ça ne devait pas être bien grave.
128. 
En y réfléchissant, les filles trouvèrent que si, c’était grave et qu’il fallait changer le scénario. Une fille proposa une phrase qui me parut débile mais je n’avais pas la loi : ce n’était même pas moi qui avais réagi à la phrase « tue le singe », j’avais seulement été envoyée.
«       Alors !...   »
dirent des filles.
129. 
Ce n’était pas le moment de se chamailler. Il fallait nous unir, unir nos pouvoirs. Certaines filles parlèrent même d’appeler les maîtresses à la rescousse. Cela ne me parut pas une bonne idée.
130.
Un brouhaha se fit entendre derrière les filles. C’étaient des grandes de Courbevoie, des grandes sœurs qui venaient se joindre à nous. Du coup, je voulus voir Nani, voir si c’était possible qu’elle fût dans mon rêve pour de vrai…
131.
Je rêvai que j’étais debout, les pieds par terre mais on aurait dit que le nuage était descendu avec moi sur le sol. Je n’y voyais rien, hormis une silhouette qui avançait dans le brouillard.
132.
L’image du monstre aux trois apparences devint plus distincte au fur et à mesure qu’il approchait. Il marchait à ma rencontre, d’un pas normal et calme, n’inspirant aucune méfiance. Néanmoins, je l’observais bien attentivement, les bras croisés, sans perdre mon sang-froid.
133. 
Je vis se dessiner sur son doux visage un petit sourire en coin. Cela voulait dire qu’il s’entendait avec son singe pour me sauter dessus comme un sauvage.
134. 
Avant qu’il n’eût le temps de bondir, je pointai vers lui un doigt accusateur et feignis la sévérité en clamant :
«       Les animaux domestiques sont interdits à l’école !   »




chapitre suivant

Haut de page et sommaire


ACCUEIL ET COMMENTAIRE