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chapitre 7 La frime

1 -EN APPARENCE
1.
Qu’est-ce que je voulais dire ? Je ne sais plus.
On m’a volé la trame de mon histoire ou quoi ?
2.
Que me reste-t-il pour retomber sur mes pieds ? Un mot, le titre de mon chapitre : « la frime ». C’est un mot à Nani, ça : c’est de sa bouche que je l’ai entendu. Maman parle plutôt des « apparences ». Les deux mots ne veulent pas dire exactement la même chose ; du reste, la connotation est différente que cela vienne de Maman ou de Nani.
3.
Non ! Je ne suis supposée analyser ni la frime de Nani ni les apparences de Maman. La maîtresse m’a dit que si ma mère et ma sœur ont quelque chose à exprimer, elles n’ont qu’à écrire leurs propres livres. Moi, je dois toujours ne placer que moi-même au centre de mon récit. Ce n’est pas une question d’égoïsme. C’est simplement que si je veux rester au plus proche de la vérité, je dois m’appliquer à relater ce que j’ai moi-même vu et vécu ; pas ce que j’ai entendu dire à droite, à gauche.
4.
Si je pars des mots « frime » ou « apparence », je dois me demander ce qu’ils évoquent pour moi ; quels souvenirs ils ravivent… comme, par exemple, le monstre aux trois apparences… ou bien, l’étrange comportement d’Anne… et aussi, les loubards du bal de Cesson-la-Forêt.

2 - LES GRANDS REVES (commentaires sur Facebook) 
5.
Je connais deux sortes de rêves : les petits et les grands.
Un petit rêve, c’est un rêve qui dure une seule nuit ; voire juste une partie de la nuit. D’ailleurs, un rêve qui dure toute la nuit, de bout en bout, de l’endormissement jusqu’au réveil, c’est plutôt rare (mais ça n’en reste pas moins un petit rêve).
6.
Un petit rêve, ça ne veut pas dire un rêve sans importance. Après, tout dépend du message qu’il dispense, de son aptitude à frapper la mémoire et à parler à l’intellect. Mon rêve du roi Hérode, c’était un petit rêve. *
7.
Un grand rêve, c’est un rêve qui se poursuit au fil des nuits. Il ne se contente pas de délivrer quelques images à la manière d’un messager voyageur. Il séjourne ; il s’imprime dans la tête, qu’on y fasse attention ou pas ; il s’impose ; il revient ; il reste. Il est là, on vit avec.
8.
Combien de fois ai-je rêvé que j’apprenais à voler ! Je m’élançais, les bras en croix, du haut des escaliers et je les dévalais en évitant de poser les pieds sur les marches.
Au fil des nuits, j’y arrivais de mieux en mieux. A force d’entraînement, j’acquis une telle aisance que je me sentis prête à voler pour de vrai.
Heu ! Ça ne se peut pas, pour de vrai.
9.
C’était quand j’avais cinq ans et demi. Ce matin-là – comme souvent, le matin – il avait été prévu que j’allasse à l’école maternelle. Maman était en train de fermer la porte de l’appartement et moi, je l’attendais sur le pallier, en haut des escaliers.
« C’est maintenant ou jamais ! »
Je savais que ça ne se pouvait pas pour de vrai mais mon rêve m’avait rendu la chose si familière ; je m’étais si bien entraînée…
10.
Comme j’étais une fille prudente, intelligente, obéissante… et trouillarde, j’attendis bien sagement que Maman me rejoignît et lui demandai :
« Qu’est-ce t’en penses ? Si je me jette dans l’escalier en écartant, bien fort, mes bras de chaque côté, tu crois que je vais voler ? »
11.
M’ayant répondu par la négative, Maman me fit descendre les escaliers en me tenant très fermement la main, comme si elle doutait que je fusse une fille prudente, intelligente, obéissante… ce qui eut le don de m’énerver.
12.
Le pire, c’est qu’après, ça recommença : mon rêve revenait si souvent, la nuit, qu’il raviva de plus en plus fortement en moi le doute et l’envie d’essayer pour de vrai.
Si bien qu’y réfléchissant, un jour, j’étais sortie de ma chambre et j’étais allée voir ma mère, dans la cuisine, pour lui faire la promesse d’attendre sa permission pour me jeter dans l’escalier comme dans mon rêve (ce qui avait bien fait marrer mon grand frère qui se trouvait là).
13.
Quelques jours - quelques semaines - plus tard, Maman me parla du syndrome de Superman : il parait qu’il arrive parfois qu’un petit enfant, croyant pouvoir voler, attende que ses parents aient le dos tourné, se jette par la fenêtre de sa chambre – ou de la salle à manger - et se tue en s’écrasant sur le sol. Dans ces cas-là, il parait encore que son papa et sa maman ne le rattrapent pas en plein vol et ne le sortent pas, non plus, de la mort après coup. Ce n’est pas pour le punir, c’est parce qu’ils n’en ont pas le pouvoir – tout comme les enfants n’ont pas le pouvoir de voler.
Aucun détail de cette explication ne me fut superflu.
14.
Mon rêve continuant encore à me tarauder, je pris la décision que me sembla la plus intelligente : j’étendis mes bras de chaque côté, me concentrai le plus fort que je pus sur mon pouvoir de voler et me jetai… au-dessus de mon lit. Chaque fois que mon rêve ravivait le doute, je réitérais l’expérience, jusqu’à ce que j’obtinsse la certitude inébranlable que je ne pouvais voler qu’en rêve.
15.
Tout ça pour dire l’impact que peuvent avoir les grands rêves.
Mon rêve du monstre aux trois apparences, c’était un grand rêve.

3 - UN MONSTRE DANS MON REVE
(commentaires sur Facebook) 
16.
Les rêves, petits ou grands, peuvent généralement se distinguer en deux catégories : les beaux rêves et les cauchemars. Un cauchemar, c’est un rêve qui pourrait être beau s’il n’y avait pas un monstre en plein milieu.
17.
Depuis quelques temps, la nuit, je me réveillais fréquemment avec un sentiment d’angoisse. Ça voulait dire que je venais de faire un cauchemar ; donc, qu’un monstre était venu se mettre dans mes rêves.
18.
Souvent, le soir, en m’endormant, je me concentrais sur mon rêve de Camille pour essayer de le retrouver mais, chaque fois, je retombais dans le cauchemar qui me réveillait dans la nuit.
19.
C’était toujours le même, toujours les mêmes images qui se succédaient dans le même ordre. J’avais beau le fuir à mon réveil, faire tout ce que je pouvais pour l’effacer de mon esprit, je finissais néanmoins par le connaître par cœur.
20.
Ça commençait toujours pareil : c’était l’heure de la récréation et j’étais en plein milieu de l’école des garçons, à la recherche de mon amoureux. Autour de moi, je ne voyais que des garçons et aucune fille. Des filles, j’en entendais pourtant : des méchantes qui me traitaient de « salope » parce que j’étais la seule fille au milieu de tous les garçons. Ça je m’en fichais.
21.
Soudainement, je voyais Camille mais, au même instant, le monstre surgissait et se ruait sur moi (et les voix de filles se taisaient). C’est là que je me réveillais.
22. (extrait commenté sur Google+)
Moi, j’aurais voulu séparer le rêve du cauchemar. J’aurais voulu rêver de Camille tout seul et j’aurais voulu que ce fût un beau rêve. Moi, j’aurais voulu rêver d’un amoureux qui m’aurait défendue contre le monstre.
Ça ne se passa pas du tout comme j’aurais voulu.
23.
Toutes les nuits, le rêve recommençait pareil : j’étais dans la cour de l’école des garçons, à la recherche de mon amoureux. Je n’entendais plus les insultes des méchantes ; on aurait dit qu’elles s’étaient tues parce qu’elles n’avaient pas été suivies par le nombre ; on aurait dit que le nombre de toutes les filles de Courbevoie était là, à me regarder, cachées dans un nuage (en haut à droite de mon rêve).
24.
Bon, ça, je m’en fichais. Ce que je voulais, c’était trouver mon amoureux et pas le monstre. Pour attirer mon amoureux avant le monstre, je me montrais belle, mignonne, adorable, gentille ; je faisais chanter ma jolie voix. Rien n’y faisait. Dès que Camille apparaissait, le monstre, hideux et brutal, se jetait sur moi et essayait de m’entraîner de force avec lui. C’était à croire que le monstre était amoureux de moi.
25.
N’importe quoi !
J’avais beau faire, j’obtenais exactement l’inverse de ce que j’aurais voulu : plus ça allait, plus le monstre prenait le devant de la scène au détriment de Camille dont l’image s’estompait au fil du temps.
J’en avais marre. Je n’avais plus envie de faire ce rêve. Il était nul.
 
4 - AU RAYON DES CAUCHEMARS
26.
De toute façon, ça, c’est un rêve que je faisais dans le lit de ma chambre de Courbevoie. Moi, j’avais remarqué que si je faisais un rêve dans un lit, il restait dans ce lit et ne me suivait pas ailleurs. Quand on allait à Cesson, je ne faisais pas mes rêves de Courbevoie ; pareil, mes rêves de Cesson, ils appartenaient à Cesson et je ne les faisais pas ailleurs.
27.
J’aurais bien voulu emporter mon rêve de Camille en vacances à Cesson. Ça aurait peut-être aidé à vaincre le monstre parce qu’à Cesson, je ne faisais presque jamais de cauchemars (à part celui des serpents mais, ça, je n’en parlerai pas ici).
Eh ben, non. Rien à faire. Même en pensant à Camille avant de m’endormir, je ne pus jamais rêver de lui à Cesson. Cela a-t-il un rapport avec le fait qu’il était Courbevoisien, tandis que les serpents vivent à la campagne ? Théoriquement, non : puisque l’endroit dont on rêve est rarement celui dans lequel on dort. Bizarre !
Enfin bref, toujours est-il que je ne fis jamais mon rêve de Camille ailleurs que dans mon lit de ma chambre de Courbevoie.
28.
Je précise bien dans « mon » lit de « ma » chambre de Courbevoie parce que, à Courbevoie, ce n’était pas toujours dans mon lit de ma chambre que je dormais. Nani avait deux lits jumeaux, dans sa chambre, disposés parallèlement : le sien et un autre qui pouvait lui permettre de recevoir une amie, une correspondante anglaise… ou sa petite sœur.
Quand je dormais dans la chambre à Nani, je ne faisais jamais de cauchemars – je n’y rêvais pas de Camille non plus. Je ne subissais aucun tourment alors que, dans ma chambre, j’en subissais tout le temps.
29.
Il faut dire que, tous les soirs, on me forçait tout le temps à aller au lit de bonne heure ; après m’avoir forcée à manger de la soupe dégoûtante, en plus. Ça me fichait tout le temps le cafard.
30.
Dans la chambre à Nani, il n’y avait ni larmes ni cauchemars. On discutait un petit peu ; après, elle disait :
« Bon ! Allez ! Maintenant, il faut dormir. »
Elle éteignait la lumière et tout était paisible.

5 - DANS LA CHAMBRE A NANI

Des fois, il y avait encore une parole ou deux qui sortaient de ma bouche… quelquefois, Nani me donnait encore une réponse ou deux… parfois, elle rallumait la lumière pour discuter encore un tout petit peu. Après, c’était tout. Il fallait être gentille avec Nani parce qu’elle était gentille.
31.
« Nani !
- mmm ?
- Nan. C’était juste pour te demander : tu dors ?
- Qu’est-ce tu veux ?
- J’peux t’poser une question ?
- mmm.
32.
- Comment ça se fait que, dans ta chambre, j’arrive pas à faire les mêmes rêves que dans ma chambre ?
33.
- Ben… on fait les rêves qu’on fait. On choisit pas.
34.
- Mais tu m’avais dit que si je me concentrais très fort sur quelque chose ou quelqu’un avant de m’endormir, j’arriverais à le voir en rêve.
35.
- Ben… j’t’ai proposé d’essayer mais j’t’ai pas promis que ça marcherait. C’est difficile de diriger ses rêves. Si t’y arrives pas, laisse !
- J’ai pas dit que j’y arrivais pas.
- T’y arrives ?! »
36.
Tandis que, jusque-là, Nani m’avait répondu d’une voix vaseuse, à moitié endormie, voilà quelle se dressa d’un bond sur cette dernière réplique.
Je craignis alors que mes paroles l’eussent réveillée pour des noix et tentai de tempérer :
« Ben… oui mais…
37.
- C’est drôlement bien. Bravo ! C’est rare d’être capable de maîtriser ses rêves…
38.
- J’maîtrise rien du tout ! D’abord, comment ça se fait que ça marche dans ma chambre et pas dans la tienne ?
- J’en sais rien mais, alors, pourquoi est-ce que tu préfères dormir dans ma chambre que dans la tienne.
39.
- Parce que c’est un cauchemar […] Ça se passe toujours pareil : j’me concentre sur c’que j’ai envie de rêver : j’m’endors ; je rêve que je marche à la recherche de ce sur quoi je m’étais concentrée avant de dormir ; j’le trouve… et pof ! ça se transforme en cauchemar. On dirait que, le cauchemar, y vient exprès pour m’empêcher de maîtriser mes rêves. Alors, moi, j’m’étais dit : « j’m’en fiche, j’le f’rai dans la chambre à Nani » parce que, là, j’fais jamais de cauchemars. Seulement, dans ta chambre, le rêve, y vient pas du tout.
40.
- C’est bien. C’que t’as réussi à faire, c’est bien d’jà. Y a pas beaucoup de gens qui y arrivent. Ce qu’il faudrait, maintenant, c’est arriver à comprendre comment ça se fait que ça tourne au cauchemar. »
Entre temps, Nani avait rallumé la lumière, s’était assise dans son lit en remontant son oreiller derrière le dos. Alors, moi, je m’assis dans mon lit et remontai mon oreiller derrière mon dos, comme Nani.
41.
Je voulais bien que Nani m’aidât mais je ne voulais pas lui révéler le contenu de mon rêve. Nani voulait bien m’aider mais elle n’arrivait à rien avec les vagues indices que je lui donnais. Du coup, je devins plus précise… et plus encore… genre :
42.
« Tu te rappelles de Camille, le garçon aux cheveux blonds et bouclés qui était dans ma classe, en maternelle ?
Un peu, qu’elle s’en rappelait !

6 - IL S'APPELLE CAMILLE
43.
C’était quand j’étais en maternelle. Pendant une période, Nani n’arrêtait pas de me demander tout le temps, genre :
« Qui c’est, ton amoureux ? Chuis sûre que t’en as un. Allez ! Dis-moi comment y s’appelle ! »
Je ne comprenais pas du tout de quoi elle parlait. Alors, je lui demandais :
44.
« Qu’est-ce que c’est, un amoureux ? »
Alors, elle me faisait une description, elle me disait des mots, des mots et encore des mots… mais je ne comprenais rien.
45.
Et puis, comme c’était la fin de l’année scolaire, Nani avait des cours qui sautaient à cause de certaines classes de son lycée qui passaient des examens. Elle profita de son temps libre pour aller chercher sa petite Doudoune à l’école.
C’était un midi, à l’heure de la sortie. J’étais dans la classe, assise à ma place, j’attendais que ma mère vînt me chercher mais pas que ça.
46.
La logique aurait voulu que, lorsqu’une mère entrait dans la classe, son enfant se levât immédiatement et la rejoignît. Il n’en était pas ainsi parce que la maîtresse voulait que nous obéissions à elle plus qu’à nos propres parents. Pour ce faire, elle exigeait que nous nous levassions et quittassions la classe non à l’arrivée des parents qui venaient nous chercher mais à l’appel de notre nom.
47.
En d’autres termes, lorsqu’à l’heure convenue, ma mère entrait dans la classe pour me ramener à la maison, je devais rester assise sur ma chaise, sans bouger, et regarder ma pauvre maman comme une étrangère, sans répondre à son attente, comme si je n’avais pas le moindre respect à son égard ; jusqu’à ce que la maîtresse eût daigné prononcer mon prénom.
Quand j’étais en maternelle, je vis la maîtresse imposer cela à tous les enfants tous les jours de l’année.
48.
Et puis, un beau midi de juin, alors que j’attendais que ma mère vînt me chercher, Nani entra dans la classe. J’en fus drôlement étonnée !
A ce moment-là, je perçus une soudaine agitation derrière moi. Je me retournai et vis le garçon aux cheveux blonds et bouclés gesticuler nerveusement sur sa chaise.
A ce moment-là, j’eus une illumination : c’était lui !
49.
Tandis que je le dévisageais, une foule de souvenirs confus, datant de diverses périodes de l’année scolaire, me revinrent en mémoire. Un garçon aux cheveux blonds et bouclés était au centre de chacun de ces souvenirs. C’était lui !
50.
Tandis que je le dévisageais et revoyais tous ces souvenirs, la description que Nani m’avait faite, ces derniers jours, de l’amoureux, me revenait à l’esprit et s’y imbriquait parfaitement. C’était lui !
51.
Tandis que je le dévisageais, que je revoyais tous ces souvenirs et les comparais à la description de Nani, j’entendis la maîtresse appeler :
« Camille ! »
et le garçon aux cheveux blonds et bouclés bondit de sa chaise. C’était lui !
52.
Quand Nani était entrée dans la classe, j’avais perçu une soudaine agitation derrière moi. Je m’étais retournée et j’avais vu le garçon aux cheveux blonds et bouclés gesticuler nerveusement. A l’appel de son prénom, il bondit de sa chaise, courut jusqu’à Nani et lui prit les mains. C’était lui que Nani était venue chercher ?!
53.
C’était ma Nani à moi, en principe ! Devais-je rester assise là et regarder « l’amoureux » emporter ma Nani loin de moi ? L’angoisse m’envahit et les larmes me montèrent aux yeux.
54.
Et puis, le garçon aux cheveux blonds et bouclés lâcha les mains de Nani et recula d’un pas, la regardant avec égarement. Il tourna son regard vers la dame qui était juste derrière ma Nani. A la manière dont ils se regardèrent, lui et la dame, je devinai que c’était se mère. Lui, apparemment troublé, regarda tout à tour sa mère et Nani. Enfin, il donna la main à sa mère et s’en alla avec elle.
55.
Pendant ce temps-là, la maîtresse lisait le papier que Nani lui avait donné. En fait, comme Nani était devant la mère du garçon, la maîtresse aurait dû m’appeler avant lui mais comme la maîtresse ne connaissait pas Nani, il fallait qu’elle lût la procuration pour savoir que c’était ma Nani à moi et que c’était moi qu’elle venait chercher. C’est pour ça qu’en attendant, elle avait appelé le garçon d’abord.
56.
Je traversai la cour de récréation en tenant fièrement la main de ma Nani, sous un chaud soleil de juin. Nous atteignîmes le portail ; le garçon aux cheveux blonds et bouclés était à proximité, sur le trottoir. Il tenait la main de sa mère qui discutait avec une autre dame.
Passant à côté de lui, je le désignai du doigt et dis à Nani :
« Il s’appelle Camille »
afin qu’il sût qu’il existerait un petit peu dans les yeux de ma Nani.
57.
Comment ça se fait que, quand Nani était entrée dans la classe, il avait cru qu’elle était là pour lui ? Mystère et boule de gomme ! En tout cas, Nani, ça l’avait marquée. Elle avait même dit que le jour où elle aurait un fils, elle l’appellerait Camille.
 
7 - LA DEUXIEME APPARENCE

58.
Elle se souvenait de lui mais ça l’étonnait que, moi, je pensasse encore à mon lointain amoureux de maternelle. En plus, quand elle m’avait suggéré d’essayer d’influencer mes rêves par la pensée, elle ne se doutait pas que c’est vers lui que je chercherais à les diriger.
59.
Elle trouva que c’était beau et cela attisa son intérêt pour mon propos.
« Maintenant, me dit-elle, est-ce que tu peux donner des précisions sur le monstre ?
60.
- Il est moche… il est brute…
- Est-ce qu’on pourrait dire qu’il a l’apparence d’un homme ?
- nnn… non.
- Il n’a pas une forme humaine ?
- J’suis pas sûre… j’dirais qu’non.
61.
- Mettons que non ! Est-ce qu’il ressemble à un loup ?... Un fantôme ?…
62.
- A un singe… En principe, c’est mignon, un p’tit singe, ça fait pas peur mais là, dès qu’il y a l’image de Camille qui entre dans mon rêve, y a un espèce de singe tout moche, tout sale qui saute sur moi, qui m’embrasse brutalement et qui essaye de m’entraîner avec lui.
- Il essaye seulement ? Il y arrive pas.
63.
- Ben non parce que je me réveille… mais y m’fait mal.
- Il te tape dessus ?
- Mais non. J’t’ai dit qu’il m’embrassait.
64.
- Tu dis qu’il te fait mal.
- Oui… enfin, pas pour de vrai, c’est un rêve… c’est son bras qui me fait mal, quand il m’attrape par le cou pour m’entraîner derrière le donjon de l’école des garçons.
65.
- Le donjon de l’école des garçons ?
- Euh !... Je sais pas s’il y a un donjon, pour de vrai, dans l’école des garçons mais dans mon rêve, y en a un.
66.
- Bon. Tu dis qu’il ne te tape pas, qu’il est juste un peu braque. Eh, bien ! Tu pourrais peut-être - si tu y arrives - rêver que tu lui demandes d’être plus doux, plus délicat. Après tout, c’est peut-être pas un monstre.
67.
- Pas un monstre ? Ah ! Ben, j’sais pas c’qui t’faut ! Pas un monstre ? C’est un monstre de cauchemar, qui m’empêche de faire un beau rêve et me réveille dans la nuit. C’est vrai que c’est pas le plus épouvantable des monstres de cauchemars. N’empêche qu’il m’empêche de rêver de Camille en prenant sa place. En plus, il est moche. Moi, j’dis qu’c’est un singe pour le décrire grosso modo mais c’est pas un vrai singe comme dans la réalité, c’est un monstre de cauchemar : un singe, ça n’a pas de queue.
68. (extrait commenté sur Diaspora)
- Ça dépend lesquels.
- Mais non. Un chimpanzé, ça n’a jamais de queue.
- Non. Le chimpanzé n’en a pas.
69.
- Eh, ben ! Imagine ! Comme un espèce de chimpanzé, aussi grand qu’un garçon, avec une longue queue qu’il traîne par terre, qui accroche toutes les saletés au passage, toutes les feuilles mortes qui sont dans la cour. Après, il brandit sa queue toute sale devant moi pour se moquer de moi, pour me ridiculiser devant tout le monde.
70.
- Tient ! C’est marrant.
- Marrant ! Tu trouves ça drôle ?
- Non. Je ne ris pas. Je trouve seulement curieux que ton rêve t’apporte de telles indications.
 
8 - INVISIBLE
71.
- Alors que moi, chuis mignonne ! Je m’efforce de rêver que chuis belle, que j’souris… je chante, même, pour appeler mon amoureux et ça fait venir le monstre à chaque fois. C’est pas juste !

72.
- Tu devrais peut-être changer de stratégie : te concentrer un peu moins sur ta propre apparence et un peu plus sur celui que tu as envie de rencontrer.
- Ah, ouais ! Tu veux dire que j’attire le mal sur moi parce que je pense trop à moi-même et pas assez à Camille ?
73.
- Ça peut être une interprétation. Non, moi, c’que je voulais dire, c’est que si tu mets tes attraits en avant, on a vu que ça attire aussi bien celui que tu veux voir et celui que tu ne veux pas voir. Tu ramasses tout ce qui traîne ; tu ne choisis pas. Alors, concentre-toi sur celui que tu veux voir pour essayer de le mettre en avant de ton rêve !... »
74.
Le lendemain soir, à la fin du repas, quand il fut question d’aller au lit, j’annonçai fièrement à la tablée :
« Ce soir, j’dors dans ma chambre »
comme un soldat paré au combat.
C’est ma mère qui fut étonnée : moi qui faisais toujours des comédies pour ne pas aller dormir dans le lit qui était dans ma chambre, d’habitude.
75.
Le rêve de Camille ne revint peut-être pas dès le premier soir. Un rêve, c’est comme une prière au bon Dieu : on n’exige pas, on demande et on attend. Quand, finalement, il revint, je ne parvins pas tout de suite à y apporter de modifications notables. Les images se succédant toujours pareil, il me fallut un gros effort de concentration pour secouer les habitudes.
76.
Bof ! Peut-être pas si gros que ça, tout compte fait. Se rendre invisible, transparente, c’est beaucoup plus facile dans un rêve que dans la réalité.
Je rêvai que j’étais dans la cour de l’école des garçons mais personne ne me voyait ; personne ne savait que j’étais là. Je marchais au milieu des garçons. Tous avaient pour moi des visages anonymes : aucun n’était mon amoureux. Alors, je marchais et marchais encore, à la recherche de celui qui aurait été mon amoureux…
En fin de compte, j’étais revenue au commencement de mon rêve et je n’en décollais plus. Pourtant, c’était Nani qui m’avait dit !
77.
A force de faire semblant de ne pas exister, j’avais perdu mon amoureux. Il semblait qu’il n’y en eût plus qui habitât mes rêves.
Inquiète, je fis réapparaître le bout de mon nez… et fis chanter ma voix. Aussitôt, je le vis sortir de… (sa classe ?) et venir vers moi d’un pas décidé. Oh ! non… je me réveillai… je venais de faire un cauchemar.
 
9 - LE MAITRE DES REVES
78.
A cette époque-là, Nani était au lycée et elle avait beaucoup de travail. Elle décida néanmoins – sans que je n’eusse rien réclamé - que, les soirs où elle aurait un peu de temps, elle inviterait sa petite sœur à dormir dans sa chambre. L’invitée en fut ravie et honorée.
79.
Dès que nous fûmes couchées, Nani me demanda :
« Alors ?
- Alors quoi ?
- Ton rêve de Camille ?
80.
- J’veux pus l’faire : c’est un cauchemar. Même tes conseils, ys ont pas marché.
81.

- Ben, attends ! Faut chercher pourquoi ça marche pas. »
Nani, elle était gentille. Elle savait trouver les mots qu’il fallait pour me redonner courage :
82.
« C’est intéressant que tu aies appris à te rendre visible ou invisible à volonté. Ça prouve que tu deviens de mieux en mieux capable de maîtriser tes rêves. Maintenant, c’qui s’rait bien, ce serait que tu arrives à te concentrer plus fort sur celui que tu veux voir et à faire disparaître celui que tu ne veux pas voir.
- C’est pour ça que tu m’as dit de venir dormir dans ta chambre ?
83.
- Ben… ça m’fait plaisir de r’cevoir de temps en temps ma p’tite sœur à dormir dans ma chambre mais aussi, j’avais envie que tu m’racontes ton rêve, ce qu’il était devenu.
84.
- Ben alors, si ça t’intéresse, ça pourrait peut-être aussi intéresser mes lecteurs.
- Tes lecteurs ?
- Ben oui parce que, en principe, dans un livre, on raconte c’qu’on vit pour de vrai, pas ses rêves.
- Je vois que ton projet d’écrire un livre te tient vraiment à cœur.
85.
- J’en sais rien. Si ça devient comme un travail, j’le ferai sûrement pas mais, pour l’instant, quand j’ai besoin d’parler à quelqu’un pis qu’chuis toute seule, j’m’invente des lecteurs… »
86.
Je n’avais pas l’impression de maîtriser mes rêves tant que ça. Au début, peut-être que je m’étais mise à rêver de Camille parce que je pensais très fort à lui mais là, j’étais arrivée à un stade où le rêve me revenait souvent, la nuit, que je le voulusse ou non.
87.
Il racontait toujours la même histoire dans le même ordre. Au début, je marchais dans la cour de l’école des garçons, au milieu de tous les garçons. Aucun d’entre eux ne faisait attention à moi, ne voyait que j’étais là. Leurs visages m’étaient anonymes. Il était probable que l’ensemble des filles de Courbevoie me regardassent, cachées dans un nuage mais, bon… il ne pouvait pas y avoir de constatation formelle en la matière puisque ce n’était qu’un rêve, le fruit de mon imagination.
88.
Dès que je me rendais visible, Camille sortait dans la cour et venait vers moi d’un pas décidé. A ce moment-la, le singe surgissait, me sautait dessus, me faisait des bisous baveux et m’attrapait par le cou pour essayer de m’entraîner avec lui derrière le donjon de l’école des garçons. Alors, moi, j’étais obligée de me réveiller pour sortir de là.
89.
Je voulais essayer de mettre en pratique le conseil de Nani le conseil de Nani qui consistait à… faire disparaître le monstre.
Ben ouais, évidemment. Elle en avait de bonnes, Nani ! Si un monstre de cauchemar te dérange, t’as qu’à le faire disparaître. Tu dormiras mieux. Elle est marrante, Nani !
90.
D’un autre côté - en y réfléchissant – le faire disparaître, j’en étais capable. Ben ouais : quand je voulais me débarrasser de lui, je me réveillais et ça le faisait disparaître.
Ce n’était pas le genre de cauchemar dont je me réveillais angoissée, avec l’impression que le monstre était toujours là, tapi dans un recoin de la chambre. Non, je me réveillais juste, en sursaut, et je me disais :
« Pfff ! Encore lui ! »
Avant de me rendormir sur autre chose. Je ne faisais jamais le rêve de Camille deux fois de suite dans la même nuit. On aurait dit qu’il ne venait qu’à son heure.
91.
Il y a les rêves qu’on fait le soir, qui ont souvent plus ou moins un rapport avec ce qu’on pensait avant de s’endormir (ou avec ce qu’on a vécu ces derniers temps) ; il y a les rêves de la nuit profonde, qui nous entraînent éventuellement dans les plus lointains pays des rêves ; il y a enfin les rêves du matin, lorsque la journée naissante se raconte à l’oreille du dormeur et le ramène à la réalité. Mon rêve de Camille n’était jamais rien de plus qu’un rêve du soir (et puis, de toute façon, un rêve habité par un monstre, je n’aurais pas essayé de l’entraîner avec moi dans les méandres de la nuit profonde). Quoique je n’en sais rien, après tout : je ne me suis jamais rappelé qu’une petite partie de mes rêves.
92.
Je voulais arriver à mettre en pratique les conseils de Nani : faire disparaître les monstres de cauchemars pour devenir le maître des rêves. Ce serait chouette ! Même si la peur du monstre me réveillait, je faisais, avant de partir, un effort de concentration pour essayer de le séparer de Camille. Je voulais arriver à sortir du rêve du monstre tout en restant dans celui de Camille.
 
10 - LE REVE QUI S'ECLAIRCIT

93.
Rien à faire ! Je me réveillais à chaque fois. D’un autre côté, la certitude de pouvoir me réveiller à volonté atténuait la peur du monstre : il ne pouvait plus m’atteindre. Ça, c’était le bon côté des choses. Le mauvais côté des choses, c’est que plus j’y regardais, plus il m’apparaissait que Camille et le singe se confondaient en une seule et même image.
Je ne rêvais pas de Camille et d’un monstre. Je rêvais d’un monstre au visage de Camille.
94.
Au fur et à mesure des nuits, l’image de ce personnage devint plus nette en mon esprit. Il avait le visage de Camille, le corps d’un singe à longue queue et puis… autre chose.
95.
A chaque fois, le rêve commençait de la même façon. Je marchais dans la cour de l’école des garçons. Tous étaient ordinaires et parfaitement humains mais aucun n’était mon amoureux. Soudainement, un garçon au corps de singe tout dégoûtant surgissait et, comme par hasard, c’était celui-là mon amoureux. J’en avais marre, à la fin !
96.
En plus, il me ridiculisait devant tout le monde en sautant sur moi et en me faisant des bisous. Il me faisait mal en m’attrapant brutalement par le cou pour m’entraîner derrière le donjon de l’école des garçons. Eh, ben ! J’m’en fichais : je me réveillais et me rendormais sur un autre rêve plus tranquille. Voilà !
97.
Si je maîtrisais mon rêve, comme le prétendait Nani, comment ça se faisait qu’il était toujours le même depuis le début ? Bon, d’accord, je m’étais mise à rêver de Camille à l’époque où je pensais très fort à lui mais depuis lors, rien n’avait bougé.
98.
Avec Nani, on s’était dit que je me rendais visible ou invisible à volonté. Pas du tout. Tout ce que j’avais réussi, c’était à faire durer plus longtemps le début du rêve, là où personne ne faisait attention à moi. Ce n’était qu’un arrêt sur image.
99.
Visionner le rêve chaque nuit me permettait de le voir plus clairement. Le modifier, je n’en avais pas le pouvoir.
100.
Une belle nuit, pourtant, un changement survint : juste à la fin de mon rêve, alors que le monstre tentait de serrer son bras autour de mon cou, il ajouta la phrase :
« T’en va pas, cette fois ! »
101.
La trouille que j’ai eue ! Je me précipitai hors du rêve et me réveillai le cœur battant. Méchant monstre ! Il avait ajouté cette phrase, sans prévenir, pour m’empêcher de sortir du rêve. Méchant ! Eh ben moi, je lui avais échappé quand même. Raté ! Bien fait pour lui !
102.
En tout cas, cela avait ravivé ma peur du cauchemar. Dès lors, si je refaisais le rêve du monstre qui s’approchait de moi, je me réveillais vite fait, bien fait. Du coup, il changea des tactique et essaya la ruse : il vint vers moi plus lentement, en traînant les pieds et maugréant :
« Ça sert à rien : tu t’en vas dès que je t’approche. »
Vite ! Je plongeai hors du rêve, sans aucune difficulté… même, je revins en arrière, collai mon visage juste devant le sien et lui ris au nez :
« Tu m’as pas eue ! »
La tête qu’il fit ! Moi, je me sauvai sans demander mon reste et me réveillai bien au chaud dans mon lit.
 
11 - LE MONSTRE AUX TROIS APPARENCES
103.

La tête qu’il avait faite ! On aurait dit… un enfant, un garçon pour de vrai. Etait-ce réellement Camille que je voyais dans mes rêves ? Est-ce possible que deux dormeurs se rencontrent véritablement dans le monde des rêves ? Est-ce que Camille a toujours un corps de singe, dans le monde des rêves ? Et moi, à quoi je ressemble ? Ai-je déjà rêvé que je me regardais dans une glace ?...
104.
Le temps passa et ce vieux rêve d’amoureux (je veux dire : ce vieux cauchemar de singe) sombra dans l’oubli. Du moins, c’était par périodes : des fois, il venait toutes les nuits ; d’autres fois, il se taisait et je n’y pensais plus… jusqu’à ce qu’il revînt.
105.
Ce n’était même plus un cauchemar : trop calme, trop inhabité. Souvent, la nuit, je rêvais que je marchais dans la cour de récréation à la recherche de mon amoureux mais il n’y était pas et moi, du coup, j’étais toute seule, toute malheureuse. 
106.

Des garçons, pourtant, il y en avait plein autour de moi. J’aurais pu être tentée, pour couper court au problème, de prendre le premier venu, au hasard, et d’essayer de convaincre mon rêve que c’était celui-là, mon amoureux ; d’autant que tous ces garçons, autour de moi, n’avaient rien de monstrueux.
107.
Mais non. Rien que de concevoir cette idée me faisait voir dans les yeux des garçons une sorte de froideur, de rejet ; genre :
« Qu’est-ce que tu me veux ? J’te connais pas. C’est notre copain qui t’attend. »
regard qui me faisait éprouver presque de la honte d’avoir conçu l’idée.
108.
En même temps, je percevais, cachées dans un nuage, des filles prêtes à crier « salope » si j’osais convoiter leur amoureux à la place du mien.
109.
Mais non ! Mais pourquoi ça devait être tout le temps moi qui avais un monstre à longue queue dégoûtante pour amoureux ? J’en avais marre, à la fin, de ce rêve pourri !
110.
Pfff ! Je n’avais même plus d’amoureux. Chaque nuit, j’errais à l’intérieur de ce vieux rêve trop calme, au milieu de garçons qui n’étaient rien pour moi, que je n’avais même pas le droit de regarder… Pfff !
111.
Finalement, pour mettre un peu d’ambiance, je finis par rêver que je levais quand même les yeux sur les garçons et leur disais :
« Dites à votre copain que, moi aussi, je l’attends.
112.
- C’est le monstre.
- Même. Je l’attends parce que c’est lui, mon amoureux. »
113.
Un personnage sortit (d’une classe) et marcha lentement vers moi. Il avait le visage de Camille, le corps d’un singe avec une longue queue dégoûtante et… autre chose, que je n’arrivais pas à décrire mais que me faisait peur, plus peur que le singe.
114.
Le personnage s’arrêta à une distance raisonnable et me dit :
« S’il te plaît, t’en va pas ! J’ai quelque chose à te montrer. »
puis, il se rua sur moi et je me réveillai.
115.
Toutes les nuits, ça revenait pareil. J’expliquai au personnage que je ne pouvais pas ne pas m’enfuir. Ce n’était pas pour me moquer de lui, c’est parce que j’avais peur d’être dans un cauchemar.
Toutes les nuits, pour vaincre ma peur, il revenait devant moi et me disait :
« S’il te plaît, t’en va pas ! J’ai quelque chose à te montrer. »
116.
Petit à petit, je le laissai approcher mais il me serrait trop fort avec son bras. Alors, je m’échappais du rêve en criant :
« Tu m’fais mal ! »
et ainsi de suite :
117.
« Là, j’serre pas fort. J’te fais pas mal ?
- Si. Tu m’écorches le cou avec tes piquants. »
Oui parce que ses bras et son dos étaient recouverts de piquants, parce que c’était un hérisson.
118.
Un mercredi matin (comme tous les mercredis matin), ma mère m’emmena avec elle faire les courses. Montant les marches de la poste, nous croisâmes Camille qui en sortait avec sa mère.
119.
Ce n’était pas un rêve ; c’était pour de vrai. Je ne savais même pas que ça se produirait un jour. Ça faisait presque deux ans… J’étais vraiment stupéfaite de voir Camille surgir soudainement, réellement, juste devant moi.
120.
Lui parut étonné de la réaction de mes yeux. Apparemment, j’étais très loin, dans sa mémoire. Il passa à côté de moi en détournant le regard, genre :
« Je dois suivre ma mère. Au revoir. »
121.
Sur le coup, ça me donna envie de pleurer. Il ne fallait pas que je pleurasse : il y avait ma mère à côté et je voulais qu’elle ne fût au courant de rien. Pour me consoler, je me dis qu’au moins, maintenant, j’avais la réponse à ma question : non, Camille ne rêvait pas de moi comme je rêvais de lui.
Ben, non. Décidément, ça ne me consolait pas.
122.
Pendant que ma mère faisait ses affaires à la poste, j’essayais de mettre de l’ordre dans mon esprit.
Le regard que Camille m’avait lancé, sur les marches de la poste, était proche de celui des garçons de mon rêve, ceux que disaient :
« Qu’est-ce que tu me veux ? J’te connais pas. C’est pas moi, ton amoureux. »
123.
et, surtout, le visage de Camille… ce n’est pas le détail que j’avais mis en avant, sur le coup, mais quand j’avais rencontré Camille sur les marches de la poste, j’avais été frappée de retrouver son visage tel qu’il était autrefois… si différent de celui du monstre au corps de singe.
124.
« C’est pas Camille qu’est dans mon rêve !... »
murmurai-je mais, déjà, ma mère avait quitté le guichet auquel elle avait fait ses affaires et revenait me prendre la main pour sortir de la poste. Alors, je me tus.
125.
Souvent, la nuit, je rêvais d’un amoureux pas comme les autres qui marchait vers moi dans un décor de cour de récréation de garçons. C’était un personnage fantastique, un monstre avec trois apparences qui se mélangeaient : il avait un beau visage de garçon avec des cheveux blonds et bouclés (un peu comme Camille), un corps de singe, de marmouset vulgaire et grotesque et une cuirasse de hérisson féroce et offensif.
 
12 - LA RECRE
126.
Et puis, d’abord, j’en avais marre, moi, à la fin, que mes rêves me conduisissent tout le temps dans une cour d’école ! Comme si je n’y étais pas déjà assez dans la journée…
D’un autre côté, l’ambiance de la cour de l’école des garçons était peut-être mieux que celle de l’école des filles. J’aurais peut-être mieux aimé l’école si j’avais été un garçon ; parce que l’ambiance de la cour de récréation de l’école des filles, elle était vraiment nulle.
127.
Quand, à l’âge de six ans, j’entrai au cours préparatoire, je croyais que j’allais me faire des copines à la récré. J’aurais voulu me mêler aux autres filles de l’école dès le jour de la rentrée mais cela me fut impossible parce que… j’avais… un gros chagrin. Il fallu que je me misse à l’écart quelques jours pour méditer.
Quand je revins au milieu des autres, elles étaient devenues bizarres.
128.
D’abord, j’allai au-devant d’une fille, je lui parlai gentiment mais elle m’interrompit et disant sèchement :
« Va-t’en ! T’es pas ma copine. »
129.
Je lui fis remarquer que pour être sa copine, il fallait faire la démarche de le devenir et que c’était précisément ce que je venais faire mais elle me chassa.
130.
Comme j’étais grande pour être à la grande école, je réussis à me retenir de pleurer. Sans doute étais-je tombée sur la fille la plus méchante de l’école, peut-être même la plus méchante du monde. Tant pis ! Je m’en allai d’elle.
Aussitôt, je rencontrai une autre fille et lui adressai la parole gentiment.
Aussitôt, cette deuxième fille me répondit sèchement :
« Va-t’en ! T’es pas ma copine. »
131.
La similitude de comportement entre les deux filles me fit très peur : on aurait dit une scène de cauchemar. Essayant de me raccrocher à la raison (bien que n’en ayant pas l’âge), je lui demandai :
« Qu’est-ce que je dois faire pour devenir ta copine ? »
Elle me montra une autre fille qui était à côté d’elle et me dit d’un ton méchant :
« J’ai déjà ma copine. Va-t’en ! »
132.
Je trouvais son argument stupide : une copine, ce n’est pas comme un mari. Le fait d’être amie avec quelqu’un ne suppose pas que l’on refuse l’amitié de quelqu’un d’autre. C’est ce que j’essayai de lui expliquer mais elle me poussa pour me chasser.
Comme j’étais grande pour être à la grande école, je réussis à ne pas pleurer. J’étais convaincue que ça allait bientôt se passer mieux.
133.
Je marchai, traversai la cour pour n’éloigner de cette folie. Arrivée là, j’allai au devant d’une fille et lui adressai gentiment la parole. Elle me répondit violemment :
« Va-t’en ! T’es pas ma copine. »
134.
Je ne répondis rien du tout. Epouvantée, je me terrai dans un petit coin et pleurai à grosses larmes.
135.
Que toutes les filles de l’école fussent unanimement méchantes et hostiles à mon égard, c’était une chose. Tant pis ! Je pouvais me disposer à ne venir à l’école que pour apprendre à lire et à écrire, sans parler à personne. Après, on ne me verrait plus. Tans pis !
136.
Ce qui était vraiment terrifiant, c’était que toutes les filles eussent réagi exactement pareil ; avec les mêmes mots, la même agressivité dans la voix, la même grimace au visage et ce, sans s’être concertées. Tous azimuts, je m’étais heurtée à la même absurdité.
L’école, c’est comme un cauchemar onirique ; sauf qu’on ne peut pas se réveiller.
 
13 - LES COPINES D'ECOLE
(commentaires sur Viadeo) 
137.
Tous les jours, je voyais, tout autour de moi, des filles de ma taille marcher, jouer et parler deux par deux, comme si elles étaient mariées entre filles. J’avais l’impression d’êtres dans un asile de fous.
138.
Encore, au cours préparatoire, pour arriver à tenir le coup psychologiquement, je me raccrochais à la raison de ma présence à l’école : mon projet d’apprendre la communication écrite. A partir du CE1, je n’avais plus rien à quoi me raccrocher. C’était le chaos.
139.
A côté ce ça, il y avait Monique qui me suivait partout comme un petit chien parce qu’elle se prenait pour ma copine. Moi, je ne l’aimais pas… enfin… si… mais pas plus qu’une autre. Moi, j’étais copine avec tout le monde ou personne : une copine, ce n’est pas un amoureux. En plus, elle s’imposait à moi d’un bout à l’autre de chaque récréation. Un vrai pot de colle ! Alors, je ne l’aimais pas bien.
140.
Cours préparatoire, CE1, CE2… les années passaient et l’ambiance était toujours aussi pourrie. Chaque fille restait tout le temps avec « sa » copine. N’importe quoi !
Le plus débile, dans l’histoire, c’est qu’à la rentrée de septembre, deux copines – de l’année précédente – qui ne se retrouvaient pas dans la même classe, se séparaient à la recréation aussi ; chacune allant former une nouvelle paire avec une fille de sa nouvelle classe. Vraiment, n’importe quoi !
141.
Quant à moi, j’étais tout le temps toute seule… avec Monique la pot de colle qui ne se décidait jamais à me lâcher les baskets.
142.
Finalement, à la rentrée du CE2, certaines filles se trouvèrent coincées par leur stupidité. Bien fait pour elles !
Oui parce que :
· au cours préparatoire, à partir du moment où une fille s’était trouvé une copine dans sa classe, elle me disait : « Va-t’en ! J’ai déjà ma copine. » et n’en voulait pas d’autre ;
· au CE1, quand la fille s’était trouvé une nouvelle copine dans sa nouvelle classe, elle s’éloignait de l’ancienne et ne la fréquentait plus ;
· mais au CE2, si la fille se retrouvait dans la même classe que sa copine du cours préparatoire et que celle du CE1… laquelle choisir ?
143.
C’est à partir de ce moment-là que des regards se tournèrent vers moi ; moi, la première qui avais dit qu’une copine, ce n’est pas comme un amoureux : on peut en avoir plusieurs à la fois.
144.
A partir de là, si j’allais les voir en clamant :
« Alors ! Vous voyez que j’avais raison. »
eh ben, elles me disaient :
« Va-t’en ! »
145.
Il n’empêche qu’elles commençaient à former des groupes de trois, de quatre copines…
Quant à moi, j’étais toujours toute seule… avec Monique qui faisait tout ce qu’elle pouvait pour que je l’aime bien quand même.
 
14 - LE BOUT DU TUNNEL
146. 
Il faut reconnaître qu’à l’école, il y a quand même quelque chose de bien : c’est quand ça s’arrête. Ça s’appelle les vacances.
Avant, c’était souvent que je posais la question :
« Quand est-ce qu’on est en vacances ? »
147.

si bien que ma grande sœur avait fini par confectionner un calendrier – à la manière du calendrier de l’avant – sur lequel, chaque soir, je rayais la journée écoulée et comptais celles qui restaient à tirer.
148.
Dès la rentrée, je réclamais mon calendrier mais ma mère permettait que je ne l’eusse qu’un mois avant les vacances. Cela m’obligeait donc à traverser de longues périodes sans voir le bout du tunnel. Alors, de temps en temps, je posais la question :
« Quand est-ce qu’on est en vacances ? »
149.
A partir de la rentrée du CE2, mon leitmotiv se modifia et devint :
« Quand est-ce qu’on va en vacances à Cesson ? »
question qui restait tout le temps sans réponse ; du moins, sans réponse satisfaisante.
150.
Des réponses, ça, oui, ma mère m’en donnait, et même des réponses qui évoluaient avec le temps ; genre :
« Ha ! Ha ! Ha ! On en vient ! » ;
et puis :
151.
« Oh, mais arrête un peu de penser aux vacances ! L’école a repris, maintenant. Il faut te concentrer sur tes études. » ;
et puis aussi :
« Tu verras bien. » ;
et puis encore :
152.
« J’en sais rien. On n’a rien prévu pour l’instant. » ;
et même :
« Encore ! Ça fait trois fois que tu poses la question, aujourd’hui. » ;
153.
mais soudain :
« Ça suffit avec ça ! Si tu me demandes encore une fois quand est-ce qu’on va à Cesson, je te fiche une gifle.
154.
- Pardon. J’m’étais pas rendu compte. J’étais dans mes pensées. »
répondis-je.
Sur ce, j’allai me laver les mains parce que c’étais l’heure de passer à table. Tout en frottant mes mains sous le robinet, je repartis dans mes rêveries. C’est ainsi que, sans m’en rendre compte, je murmurai :
« Quand est-ce qu’on va en vacances à Cesson ? »
155.
J’entendis la voix ferme de ma mère juste à côté de moi et je sursautai, de peur de prendre une baffe ; avant de réaliser qu’elle venait de dire :
« A Pâques. »
Alors là, je n’y comprenais plus rien mais elle expliqua :
« Regarde-toi ! T’as une petite mine toute blême, toute triste. On va partir en vacances. L’air de Cesson te fera du bien. J’en parlerai ce soir à Papa. »
156.
Les vacances de Pâques débutèrent un samedi midi. Le samedi après-midi, mes parents et moi-même allâmes… à l’école. C’est parce qu’une kermesse y était organisée, dont le produit était destiné à contribuer au financement d’un voyage d’une classe de l’école. (Bon, je te passe la polémique qui eut lieu autour du travail qu’on nous a forcé à faire, en classe, pour en vendre le fruit à nos parents…)
L’essentiel, c’était que je fusse en vacances.
157.
Bref, ce samedi après-midi, me voilà à la kermesse de l’école avec mes parents. Nous montâmes l’escalier et longeâmes le couloir, bordé de stands pour l’occasion. Au bout du couloir, il y avait une fenêtre. Devant la fenêtre, il y avait une fille de ma classe. Quand elle me vit, elle sauta de joie et me dit bonjour avec un large sourire.
158.
Voilà qui était très inhabituel ! En principe, à l’école, personne ne me réservait jamais un accueil chaleureux ; personne ne me souriait jamais ; personne ne se réjouissait jamais de me voir.
159.
Je lui retournai son bonjour, par politesse, un peu ahurie. Derrière elle, la fenêtre laissa passer un rayon de soleil printanier.
160.
Après la kermesse, en voiture ! Destination Cesson. Ouf !
J’étais bien, à Cesson. Pourtant, des fois, j’avais cette image qui me revenait à l’esprit, de ce salut jovial qui m’avait été adressé à la kermesse et du rayon de soleil en arrière-plan.

15 -VACANCES, PRESAGE ET IMAGINATION

161.
Ça me revenait si souvent dans la tête que je finissais par m’en inquiéter, par me poser des questions : quand on était à Courbevoie, j’étais tellement malheureuse que je choisissais tout le temps de fermer mon esprit à la réalité et à m’imaginer à Cesson ; et maintenant que j’étais à Cesson – pour de vrai, enfin ! – voilà que mes pensées me ramenaient sans cesse à Courbevoie. On aurait dit qu’à force de vivre dans l’imaginaire, j’avais perdu le contact avec la réalité, même quand l’objet de mes rêves était devenu réalité.
162. (extrait commenté sur Diaspora)
Alors, je m’efforçais à regarder autour de moi ce Cesson que j’aimais tant, à profiter autant que possible de mes trop courtes vacances mais l’image de ce salut jovial qui m’avait été adressé à la kermesse et du rayon de soleil en arrière-plan me revenait encore. J’avais l’impression d’avoir laissé un bonheur à Courbevoie ; j’avais hâte de le retrouver.
Cette image ensoleillée me faisait l’effet d’un présage. Il allait se passer quelque chose, à la rentrée. Une bonne surprise m’attendait. J’en étais sûre et j’étais curieuse de découvrir de quoi il en retournait.
163.
« Eh ben ! Range donc ton présage dans ta valise et viens vite jouer ! »
me dit Françoise, avec son accent chaud de Briarde.
164.
Deux semaines plus tard, quand la voiture démarra pour nous ramener à Courbevoie, je fus prise d’une grosse angoisse, comme c’est souvent le cas à l’approche de la rentrée des classes. Pour m’en soulager, je faillis replonger mon esprit illico presto dans un Cesson imaginaire inspiré des souvenirs encore tous frais de mes vacances de Pâques, quand je me souvins que j’avais un présage rangé dans ma valise.
165.
« C’est vrai, tient ! J’avais presque oublié tellement je me suis bien amusée avec Françoise. »
166.
Me raccrocher à ce présage ensoleillé m’aida à laisser la voiture m’arracher à mon Cesson sans ouvrir la portière et me jeter dehors désespérément ; sans pleurer désespérément ; sans fuir dans l’imaginaire en désespoir de cause. J’avais l’espoir qu’il allait y avoir un changement à l’école, qu’une bonne surprise m’y attendait.
En même temps, j’avais peur de nourrir un faux espoir et d’être déçue. J’avais presque hâte que de soit la rentrée pour en avoir le cœur net…
167.
« Et vivre encore un trimestre à pleurer ?? »
me demandai-je.
Oh, là, là ! Je fermai les yeux, renversai ma tête sur la banquette arrière, respirai profondément et visionnai dans ma tête mes si bons souvenirs de vacances.

16 -ANNE LA NOUVELLE

168.
En effet, il y eut un sacré changement, à l’école. Il s’appelait Anne, avait des cheveux bruns, un sourire entouré de fossettes, une voix nasillarde et… c’était plutôt « elle » que « il ». Elle était nouvelle dans la classe ; elle venait d’une autre école.
169.
Avant les vacances de Pâques, la maîtresse avait été prévenue de son arrivée mais elle n’avait pas jugé utile de nous en informer. En plus, c’était la première fois qu’il y avait une nouvelle parmi nous. Je ne m’y étais vraiment pas attendu. Du coup, le matin, en classe, c’était plus fort que moi : je n’arrêtais pas de tourner la tête pour la regarder.
Il sembla que je n’eusse pas été la seule à réagir ainsi parce que la maîtresse se mit soudain à gronder toute la classe, genre :
170.
« Mais arrêtez un peu de dévisager la nouvelle, comme ça, sans arrêt ! Vous croyez qu’c’est poli, envers elle ? Laissez-la tranquille ! Occupez-vous de votre travail ! »
171.
Au début, ce fut un peu difficile de faire abstraction de sa présence mais quand sonna l’heure de la récréation, le coup était pris : dans la cour, tout le monde ignora la nouvelle très poliment et la laissa bien tranquille dans son coin.
172.
C’est alors que, tout à coup, Anne –la nouvelle- accourut jusque devant moi et me dit joyeusement :
« T’as vu mes chaussettes boum ! »
173.
Machinalement, je baissai les yeux, regardai ses jambes – dont une était pointée vers moi - et constatai qu’elles étaient effectivement gainées de chaussettes ; il m’apparut que c’étaient bel et bien des chaussettes boum, semblables à celles dont la publicité télévisée nous entretenait de temps à autre.
174.
Je restai là, silencieuse, sans réaction, à me demander pourquoi donc cette fille avait choisi de se ridiculiser en venant me parler de ses chaussettes alors que nous ne nous connaissions même pas.
175.
Anne partit en courant et s’arrêta, non loin, devant un groupe de filles. Tendant le coude vers l’une d’entre elles, elle dit joyeusement :
« T’as vu mon sous-pull coloré ! »
(celui-là aussi, passait à la télé).
Les filles lui répondirent méchamment :
« Va-t’en ! On parle de choses importantes, nous. »
176.
Anne partit en courant et s’arrêta, plus loin, devant un groupe de filles. Elle leur parla en pointant une jambe vers elles. Je les vis baisser le regard sur ses chaussettes boum ; puis je les entendis crier méchamment :
« Frimeuse ! Va-t’en ! »
177.
Anne continua sa course folle, d’une fille à l’autre ; tendant une fois la jambe, une fois le coude, comme si elle s’en fichait d’essuyer un rejet à chaque coup.
 
17 -LES CHAUSSETTES BOUM

178.
Au bout du compte, elle fut prise en charge par le groupe des chouchoutes et des bonnes élèves. Elles l’entourèrent et lui firent la conversation sur divers thèmes tels que la coquetterie, le vernis à ongles, les poupées barbantes… bref, que des trucs de chouchoutes et de bonnes élèves. Elles expliquèrent à Anne qu’il est bon de prendre soin de sa personne autant que de ses études mais qu’il n’est pas convenable de se vanter de ses tenues auprès de camarades dont les parents n’ont peut-être pas les moyens de leur acheter des toilettes.
« Si tu as envie de parler de tes nouveaux habits dont tu es fière, on le comprend. On est comme Toi. Alors, viens en parler avec nous ! Devant les autres, il faut être discrète. »
lui expliquèrent-elles.
179.
Pendant plusieurs récréations, je vis Anne marcher au milieu des chouchoutes et des bonnes élèves. La tête baissée, le visage austère, elle écoutait sagement leur leçon.
Puis, soudain, Anne déboula juste devant moi et me dit, toute remontée :
180.
« Chuis pas une bonne élève. Chuis comme vous. Moi, j’parlais d’mes habits, c’était pour me faire des copines, pour qu’on s’intéresse à moi ; parce que dans mon école d’où je viens, c’est comme ça : tout le monde parle de ses habits. Alors, j’croyais qu’ici, c’était pareil. J’veux pas être avec les bonnes élèves, c’est trop ennuyeux. J’veux être avec vous. »
181.
Moi, j’voulais bien discuter avec Anne de ce qu’elle voulait ; c’est juste que parler de ses chaussettes, je trouvais ça un peu ridicule mais…
Anne ne m’écouta même pas. Elle courut redire ce qu’elle venait de me dire à toutes les autres filles de la classe, une par une.
182.
Lors de la récréation suivante, je vis de nouveau Anne surgir devant moi. Cette fois, c’était pour me chanter la bonne du curé (moi aussi, je connaissais : ça passait tout le temps à la radio). De nouveau, elle partit en courant faire son numéro aux autres filles de la classe, l’une après l’autre.
183.
Par ce comportement hors de commun, Anne força la sympathie de toute la classe.
184.
Elle répéta à tout le monde ce que lui avaient dit les chouchoutes et les bonnes élèves en matière de coquetterie et de discrétion. Il y eut des réactions : toutes les filles sont coquettes, toutes voulurent mettre leur grain de sel dans la discussion ; à la gloire des chaussettes boum, élégantes, confortables, pratiques, à la mode, à 8F dans tous les trucoprix qui, ce printemps-là, fleurirent de toutes les couleurs dans notre cour de récréation.
185.
Anne était notre intermédiaire. Elle allait de fille en fille, de groupe en groupe, butinait les messages de chacune et les colportait à chaque autre.
A la fin, je lui demandai :
« Et moi, mon message, ça t’dérange pas d’aller le répéter aux autres ?
- Ben oui. Dis !
186.
- J’t’aime bien, t’es gentille mais moi, j’trouve que parler de ses chaussettes, c’est grotesque. »
Elle partit en courant. Un peu plus tard, elle revint m’annoncer que la majorité des filles étaient de mon avis.
187.
« Quand on sera au CM1, je vous trouverai un sujet de conversation à la hauteur. »
promit-elle.
188.
C’était déjà les grandes vacances. Vraiment, la vision ensoleillée que j’avais eue à la kermesse, ce n’était pas de la blague. Anne avait accompli un miracle : à elle toute seule, elle avait complètement transformé l’ambiance de l’école.
189.
Tout n’était plus tout noir à Courbevoie ; tout ne fut plus tout rose à Cesson. Quand nous y retournâmes en vacances, au mois de juillet, je fis la connaissance de Muriel la bouseuse qui, au milieu de ses copains et copines, me dit méchamment :
190.
« Fiche le camp, la Parisienne ! On veut pas d’toi chez nous. »
191.
Il n’empêche que quand elle baissa les yeux et vit mes chaussettes boum, elle ferma son clapet.




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