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chapitre 6 Famille nombreuse

1 -LA FAMILLE DE L'AMOUR (commentaires sur Viadeo)
1.
En principe, la famille comprend les frères et sœurs, les parents, les grands-parents, les oncles et tantes, les cousins et cousines, les grands-oncles et grands-tantes… un petit monde, en somme. En principe, la famille devrait constituer une tribu, fonder un hameau ; éventuellement s’agrandir, devenir un village…
2.
J’aurais bien aimé qu’il en fût ainsi. J’aurais voulu grandir dans un petit pays qui aurait porté mon nom de famille et dont tous les habitants auraient été unis entre eux par le même amour familial. Tous m’auraient connue et aimée comme je les ai aimés.
3.
Bien sûr, un jour, je serais partie en voyage pour visiter d’autres hameaux, rencontrer d’autres gens, découvrir d’autres façons de vivre, échanger des connaissances, lier amitié, trouver un amoureux. Je serais partie en laissant derrière moi mon noyau familial, avec la ferme intention de revenir, un jour, les bras chargés de cadeaux. Oh ! Je n’aurais oublié personne. Tout au long de mon chemin, j’aurais porté dans mon cœur chaque membre de ma famille, aussi étendue pût-elle être…
4.
Hélas, il n’existe aucun hameau portant mon nom, aucun noyau familial groupé. Les grandes personnes préfèrent le chacun-chez-soi, le chacun-pour-soi.
Du coup, ma famille, c’était seulement Papa, Maman, Kaki, Nani et moi. C’est dommage ! Ils avaient beau être gentils et pleins de bonnes intentions, ils ne pouvaient pas, à eux seuls, m’apporter tout ce dont j’avais besoin. Ils n’étaient pas assez nombreux.
5. (extrait commenté sur diaspora)
Si un enfant une grandit en compagnie que d’un seul adulte, il ne connaîtra pas la contradiction. Il tiendra pour vérité absolue tout ce que cet adulte lui dira ; il calquera ses pensées sur le modèle qu’il aura devant lui ; il deviendra la réplique exacte de son précepteur.
6.
Dans le hameau de mes rêves, j’aurais été libre de rencontrer plein de monde, adultes et enfants ; qui j’aurais voulu, quand j’aurais voulu (et réciproquement). Mes affinités, mes jeux, mes centres d’intérêt, mes promesses et mes aspirations auraient guidé mes pas jour après jour.
7.
Pour forger mes connaissances, mes opinions et mes comportements, il m’aurait été souhaitable de pouvoir les glaner auprès d’un grand nombre de personnes, d’entendre toute une gamme de sons de cloche ; peser, choisir, comparer…
8.
C’était pour compenser ce manque qu’il fallait que j’allasse à l’école. Tu parles d’une compensation !
A l’école, ce n’est pas l’amour qui règne.

2 - LA MAISON DE FOUS
9. (extrait commenté sur Diaspora)
A l’école, il est fréquent que deux enfants, frères ou amis, soient séparés dans deux classes différentes. Même si deux enfants de la même classe lient amitié, il est encore à craindre que l’école les sépare lors de l’année scolaire suivante ; même si aucun des deux ne redouble. On ne leur demande même pas leur avis. L’école ne tient pas compte des sentiments ; Elle s’en fiche.
10.
A l’école, en principe, les enfants ont le droit de jouer dans la cour de récréation. Le problème, c’est que moi, je n’ai jamais fait cette expérience. Hors de l’école, je passais mon temps à jouer, spontanément, naturellement, sans jamais me demander ni pourquoi ni comment. A l’école, dans la cour de récréation, un étrange blocage me rendait la chose impossible. C’était toujours quand je rentrais dans la classe que je sentais enfin rejaillir en moi le sens de jeu. Alors, il fallait que je m’en abstinsse et que je laissasse la maîtresse me soumettre au travail. Travailler, c’est jouer, sans désir ni plaisir, à un jeu dont on a été dégoûté par la surdose et la réprimande.
11.
A l’école, les enfants sont regroupés dans une même classe sans qu’il ne soit plus tenu compte de leurs centres d’intérêt que de leurs affinités. Du coup, en classe, c’est souvent qu’on doit perdre son temps à écouter la maîtresse enseigner des choses par lesquelles on ne se sent pas concerné : ce sont les centres d’intérêt du voisin ; il en faut pour tout le monde. Il faut donc attendre sagement que son tour revienne. En plus, ce ne sont pas les enfants qui décident quelles sont les connaissances qu’ils découvrent et quelles sont celles qu’ils laissent dans l’ignorance. Un « programme scolaire » décrété par des étrangers est imposé aux enfants. De fait, à l’école, on doit perdre des jours, des mois, des années entières à attendre, assis sans bouger, que ce fichu « programme scolaire » intègre enfin des connaissances dont on a besoin.
12.
Alors que j’étais assise sans bouger parce que c’était la classe, ma maîtresse du cours préparatoire –elle était gentille- me demanda de répéter ce qu’elle venait d’expliquer au tableau.
« Je sais pas, dis-je.
13.
- Bon. Je réexplique. »
Quelques minutes passèrent, puis la maîtresse me sortit de nouveau de ma rêverie en m’appelant :
« Angélique ! As-tu compris, cette fois ?
- Euh… non.
- Alors, je recommence mon explication. »
14.
Je m’empressai de lever le doigt.
« Oui, Angélique ?
- Faut pas vous embêter à expliquer pour moi. De toute façon, j’écoute pas : ça m’intéresse pas.
15.
- Ça ne t’intéresse pas ? Voyez-vous ça ! Tu as le droit de ne pas être intéressée par ce que je dis mais, moi, je suis payée pour te l’expliquer jusqu’à ce que tu aies compris. Je recommence donc. »
16.
Quelques minutes passèrent, puis la maîtresse me sortit de nouveau de ma rêverie en m’appelant :
« Angélique ! As-tu compris, cette fois ? »
17.
Pauvre maîtresse ! Ses propos ne me captivaient absolument pas. Si je disais la vérité, je la condamnais à recommencer perpétuellement et vainement une explication que je n’écoutais même pas, dont je n’avais rien à faire.
Du coup, je répondis :
« Oui. »
et elle passa à autre chose.
C’est débile, l’école !

3 - L'INDIGESTION
18.
Quand j’entrai au cours préparatoire, j’allai à l’école avec la ferme intention de consacrer une année de ma vie à l’étude de la communication écrite. Arrivée là, je trouvai une maîtresse qui semblait impatiente de me l’enseigner. Je trouvais que ça tombait bien.
19.
Elle me donna – et aux autres élèves aussi – plein d’explications et d’exercices. J’en étais submergée, à en avoir mal à la tête et au poignet mais je continuais quand même à écouter les explications et faire les exercices parce que je voulais y arriver, parce que j’avais soif d’apprendre. J’y mettais un tel acharnement que je croyais que la maîtresse s’essoufflerait avant moi. Eh, ben non !
Elle continua à me donner tant et tant d’exercices que ce fut moi qui capitulai. Ma main était engourdie, mon crâne était KO. Je ne pouvais plus rien faire de valable.
20.
Posant mon stylo, je m’avouai vaincue :
« J’en ai marre ! J’arrête.
- Non ! Encore ! »
répondit la maîtresse.
21.
C’est capricieux de dire : « encore » quand on a dit : « ça suffit » ! C’est mal élevé ! A la maison, Maman disait toujours :
« Quand on joue ensemble, c’est bien mais si on dit : « ça suffit », il faut arrêter. C’est une règle de conduite qu’il faut toujours respecter si on veut que le jeu reste plaisant pour tout le monde. »
22.
J’étais soufflée par la grossièreté de la maîtresse. En plus, c’était crétin, de sa part, de réagir ainsi, était donné que c’était pour moi que j’apprenais à écrire ; pour faire ce livre. Alors, si je lui disais que j’en avais marre, qu’est-ce que ça pouvait lui faire, à elle ?
En plus, cet incident – maintenant qu’il existe – encombre bêtement une page de mon livre.
23.
Mais bon ! D’un autre côté, je supposai que si la maîtresse manquait ainsi de savoir-vivre, c’était parce qu’elle était complètement excitée par le plaisir de m’apprendre à écrire. Je ne voulus pas la décourager.
24.
En plus, j’en connaissais une autre, comme ça, qui se laissait parfois emporter par ses défauts au lieu de faire ce qui est agréable aux autres : c’était moi ! Chaque jour, je m’efforçais de m’améliorer pour faire le bonheur des êtres vivants qui m’entouraient et que j’aimais.
25.
De même, j’attendis patiemment que, par amour, la maîtresse rectifiât son comportement. Cela ne se produisit jamais car –ce que je ne savais pas de prime abord- elle obéissait à l’argent, pas à l’amour.
A la fin de l’année scolaire, je possédais toute connaissance requise pour me lancer dans la communication par écrit. Cependant :
26.
· mon écriture était illisible et pleine de ratures – la laideur de mon écriture était le reflet de la souffrance que m’avait causé son apprentissage ;
27.
· devant une page blanche, je ne trouvais en moi aucune pensée à exprimer - le fait de m’installer devant une page blanche (lettre, journal « intime »…) bloquait mon inspiration : je n’arrivais rien à écrire qui ne me fût dicté ;
28.
· la vue d’un livre me donnait la nausée.

4 - LE POURQUOI ET LE COMMENT
29.
Le fonctionnement de l’école est entièrement régi par l’argent or on doit considérer que s’occuper d’un enfant pour de l’argent, c’est lui donner une nourriture spirituelle empoisonnée.
C’est comme si une dame faisait l’amour à un monsieur pour de l’argent au lieu de le faire par amour.
30.
« Une dame qui ferait l’amour à un monsieur pour de l’argent ? Ça se peut pas ! »
me disais-je. Pourtant, c’est la comparaison qui s’imposait à mon esprit, dans ma petite tête, en regard des maîtresses d’école.
Si une dame faisait l’amour à un monsieur pour de l’argent au lieu de le faire par amour, les sentiments que cela éveillerait dans le cœur du monsieur entraîneraient son âme à la dérive. S’occuper d’un enfant pour de l’argent, c’est encore plus grave parce qu’un enfant est plus vulnérable, plus sensible et plus naïf qu’un homme.
31.
Cela aboutit à la conclusion inéluctable que l’argent fait le malheur.
Toutefois, les adultes n’ayant pas le courage de s’en sevrer, ils maquillent la vérité en affirmant seulement que l’argent ne fait pas le bonheur. Ainsi, ils reconnaissent être assujettis à la dépendance d’une chose inutile mais ils nient tout le mal qu’ils commettent pour se la procurer (et, donc, la nécessité d’y renoncer).
32.
Jamais la maîtresse ne jouait avec les enfants. En classe, elle était dominée par une notion de travail qu’elle répandait comme une maladie contagieuse. Dans la cour où nous étions supposées jouer, elle ne se mêlait pas à nous. Elle allait se joindre aux autres maîtresses.
Les maîtresses préféraient rester entre elles –elles avaient le droit- parce qu’elles trouvaient cela plus « reposant ». Elles ne voyaient en nous que le travail pénible et fatigant qu’elles mettaient entre elles et nous durant la classe.
33.
J’eus, à ce propos, une conversation avec ma maîtresse du CE1. C’était une jeune fille belle et gentille.
Lui ayant exposé mon point de vue, elle me dit :
« Regarde autour de toi ! Où on est, là ?
- Dans la cour de récréation… Oui, je sais… »
34.
Il est vrai que ma maîtresse du CE1 passait parfois ses récréations à discuter avec une ou deux de ses élèves ; en particulier avec ses meilleures élèves, celles qui partageaient avec elle le goût de la lecture et des études.
« Aujourd’hui, souligna-t-elle, c’est avec toi que j’ai eu envie de venir discuter.
35.
- Moi, chuis pas très bonne élève.
- Et alors ? Je ne fais pas de différence. J’aime bien mes élèves même quand je dois leur mettre des moins bonnes notes. Après, dans la cour, je discute avec qui j’ai envie, adulte ou enfant. Des fois, les conversations des enfants sont plus sympas que les papotages de (bonnes) femmes. »
36.
Je regardai le groupe des maîtresses qui papotaient, groupe que ma maîtresse du cours préparatoire ne quittait jamais.
Elle était gentille, ma maîtresse du cours préparatoire mais c’était une vieille dame. Ma maîtresse du CE1, qui était très jeune, m’expliqua qu’elle se sentait plus proche des enfants et que, quand elle passait ses récréations avec les autres maîtresses, c’était plus par politesse qu’autre chose.
37.
« C’est par amour pour les enfants que j’ai choisi d’être institutrice, m’expliqua-t-elle. C’est vrai que j’ai aussi de l’argent dans le cœur. Il faut le savoir. Comment veux-tu que je fasse autrement ? J’ai besoin d’argent pour vivre. Si je n’en recevais pas, je ne pourrais pas être là à faire ce que je fais. L’amour, c’est le « pourquoi » de ma présence ; l’argent, c’est le « comment » il m’est possible d’être présente. Alors, il faut le respecter et lui obéir.
- Et pas à l’amour ?
38.
- Si, aussi. Je crois qu’il est possible de cumuler les deux. Par exemple, ce que je suis en train de te dire ne fait pas partie du programme imposé par l’argent. Je ne le dis qu’à toi ; je parle selon mon cœur. » 
39.
L’espace d’un instant, je réfléchis à cela, pensant à la vieille dame qui avait été ma maîtresse l’année précédente. Là-dessus, je conclus, sur le ton de la sincérité :
« C’est pas parce qu’une maîtresse passe ses récréations dans le groupe des maîtresse qu’elle obéit pas à l’amour aussi.
- Sans doute. Qu’est-ce qui te le fait dire ?
40.
- Ce qui s’est passé, l’année dernière, avec le gymnase. Même ma mère, elle aurait pas fait ça pour moi. »
41.
Le gymnase, nous y étions allées au premier trimestre du cours préparatoire.

5 - LA MAITRESSE DES FILLES (commentaires sur Skyrock)
42. (extrait commenté)
Malgré que mon année à la maternelle eût été tout à fait atroce, mon entrée au cours préparatoire s’était présentée sous de bons auspices.
Le cours préparatoire faisait partie de la grande école, ce qui voulait dire qu’on n’allait plus y être traités comme des bébés qui ne servent à rien mais comme des grands qui ont le droit de se consacrer sérieusement à l’élaboration de leurs connaissances ; en particulier, apprendre à lire et à écrire. Moi, c’était ça que je voulais.
43.
Nani disait aussi que, sans même savoir qui allait être ma nouvelle maîtresse, elle pouvait d’ores et déjà m’affirmer sans aucun doute qu’elle serait bien plus gentille avec moi que ne l’avait été l’ancienne.
44.
Mon premier jour à la grande école, quand je revins à la maison, Maman me demanda de nom de ma nouvelle maîtresse. Je pus le lui dire : c’était un nom facile à mémoriser.
Maman s’en réjouit : c’était la maîtresse que Nani avait eu, elle aussi, au cours préparatoire.
45.
« Oh ! C’est une bonne maîtresse. Avec elle, tu seras bien pour apprendre à lire et à écrire. Oh ! Je suis contente que tu sois tombée sur elle. »
46.
Nani aussi, ça lui fit plaisir que je fusse dans la classe de son ancienne maîtresse du cours préparatoire. Kaki, quant à lui, ne la connaissait pas du tout. Kaki, c’était mon grand frère : il ne connaissait pas les maîtresses de l’école des filles.
47.
Ma maîtresse était, effectivement, une vieille dame douce et attentionnée envers toutes ses élèves, en général, et plus particulièrement envers moi parce qu’elle avait remarqué que je souffrais, disait-elle, d’une grande affliction.
48.
Par contre, j’eus quelques occasions de me rendre compte qu’elle n’avait pas la même tendresse pour les garçons. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’elle ne les aimait pas. Disons simplement qu’elle avait peur d’eux !
49.
La première de ces occasions fut la fois où des garçons vinrent dans notre école pour passer une visite médicale. La maîtresse était tellement angoissée qu’elle ne pouvait même pas nous faire la classe. Je la vois encore, assise à son bureau, nous parlant de de ce « terrible » évènement prévu ce matin-là.
50.
« J’en suis malade, disait-elle. Avec les garçons dans nos murs, on peut être sur qu’une bêtise va être faite. Je l’attends. »
Soudain, elle se raidit sur sa chaise, tendit l’oreille et s’écria en chuchotant :
51. (extrait commenté surGoogle+)
« Ça y est ! Ils sont là. Vous entendez leurs pas dans l’escalier ? Ce qu’ils sont bruyants ! »
On aurait dit qu’elle parlait de la Gestapo.
52.
Ma maîtresse était-elle mariée ou bien veuve ? Avait-elle des enfants ? Elle ne nous parla jamais de sa vie privée. Tout ce que je savais, c’est qu’elle n’était pas une vieille fille parce qu’elle portait le titre de « madame ». Alors, pourquoi une telle hantise des garçons ?
53.
En fait, je connaissais déjà cette pathologie à tendance misandre pour l’avoir observée chez ma mère et ma grande sœur. A la maison, j’avais un père et un grand frère et tout se passait très bien (même si Kaki et Nani se chamaillaient quelque peu). En revanche, Maman et Nani manifestaient une étrange hostilité pour les garçons de l’école des garçons ; résurgence évidente de leur petite enfance passée dans l’école des filles.
54.
Moi, je trouvais ça débile que les garçons et les filles fussent séparés en deux écoles différentes. Les hommes et les femmes n’ont-ils pas été créés pour vivre ensemble ? Pourquoi aller dans des écoles qui apprennent aux garçons et aux filles à se méconnaître ? C’est comme si on mettait tous les enfants sur un grand terrain, les garçons d’un côté, les filles de l’autre ; on tracerait une grande ligne au milieu du terrain et on interdirait aux enfants de la franchir. A force de se regarder sans pouvoir se parler, les enfants de chaque camp éprouveraient pour le camp adverse un mélange de crainte et de curiosité. Finalement, le seul moyen qu’ils auraient de s’atteindre serait de se lancer des pierres. Moi, je trouvais ça débile, que les garçons et les filles fussent séparés en deux écoles différentes. Enfin, bref…

6 - DESORDRE ET MANIAQUERIE
55.
Quand la maîtresse avait dit entendre les pas des garçons dans l’escalier, je n’avais pas compris de quoi elle parlait : je n’avais pas remarqué la présence de l’escalier dans l’école. D’un autre côté, il était logique qu’il y en eût un, étant donné que le couloir du rez-de-chaussée ne desservait que les deux classes de cours préparatoire, une à chaque extrémité ; les autres classes de l’école étant situées en étage.
56.
De ce qui précède, nous pouvons également déduire qu’en étage se trouvait l’infirmerie commune aux deux écoles primaires. Les garçons la visitèrent avant nous. Moi, je connaissais juste le rez-de-chaussée avec le hall d’entrée et le bureau de la directrice, à droite en entrant ; en face, le porte d’accès à la cour de récréation ; à gauche, le couloir qui menait à notre classe ; à droite, le couloir qui menait à l’autre classe.
57.
Lorsqu’au moment de la récréation, nous sortîmes de la classe, je demandai à la maîtresse de m’indiquer ce fameux escalier ; ce qu’elle fit. Il était juste derrière moi, juste à proximité de la porte d’entrée de notre classe. Je le regardai bêtement, genre : « il était pas là, d’t’à l’heure ! »
58.
La maîtresse avait une tout autre préoccupation à l’esprit. Trois garçons étaient debout dans le couloir, à hauteur du hall d’entrée. La maîtresse remarqua qu’ils étaient là tous seuls, sans adulte pour les tenir ou les surveiller.
59.
Ils attendaient bien sagement, le long du mur, sans bruit ni chahut mais, ça, c’est un détail dont il sembla que la maîtresse ne se fût pas rendu compte.
60.
Pour atteindre la porte d’accès à la cour de récréation, il fallait que nous passassions à côté de ces trois garçons. Cela inquiétait fortement la maîtresse qui y voyait une menace pour nous autres, pauvres petites filles. Que faire ?
61.
Déjà, en temps normal, elle n’était pas capable de nous laisser traverser le couloir –de la cour à la classe et vice versa- en marchant normalement. Une stupide obsession de l’ordre la conduisait à toujours nous obliger à faire ce trajet en rang, en se tenant la main deux par deux. Je lui avais déjà signalé que cela me posait un problème : à être ainsi forcée de toujours marcher main dans la main avec une étrangère, je me sentais salie. Il fallait, quand même, que je continuasse à obéir à l’exigence de la maîtresse et que j’attendisse, confiante, qu’elle réparât le préjudice qui en découlait.
62.
Ayant vu les trois garçons qui attendaient dans le couloir, le long du mur, près du hall, la maîtresse nous demanda d’aller jusque dans la cour en longeant le mur opposé, afin de nous tenir le plus loin possible de ces garçons.
63.
Quelques filles jouèrent le jeu de la maîtresse : elle s’aplatirent contre le mur en regardant les garçons comme s’ils étaient des pestiférés qu’il fallait éviter à tout prix.
64.
Cela était parfaitement ridicule : avant les grandes vacances, en maternelle, ces filles avaient été avec moi dans la même classe que ces garçons ; les avaient coudoyés nonchalamment toute une année. Alors, pourquoi, tout à coup, réagir de la sorte en les voyant ? Ça n’avait pas de sens ! En plus, j’voudrais pas dire mais c’était malpoli vis-à-vis d’eux.
65.
Les autres filles de ma classe, pour obéir à la maîtresse, suivirent les premières en se rapprochant du mur. Moi, pas. Je levai la main et demandai à la maîtresse, genre :
66.
« C’est obligé de longer le mur et de faire semblant d’avoir peur des garçons ? »
67.
Voyant que je la tournais en dérision, la maîtresse se débrouilla pour retomber sur ses pieds et me mettre, à mon tour, en difficulté :
« Ah !... non… tu n’es pas obligée d’avoir peur des garçons… mais si tu marches au milieu du couloir, tu entraînes avec toi ta camarade qui te tient la main. Tu lui as demandé si elle était d’accord ? »
68.
A ce moment-là, je ressentis comme une espèce de boule qui me faisait mal dans la gorge. Ça me faisait toujours ça quand j’étais en colère et qu’il valait mieux que je la fermasse.
69.
Déterminée, je me positionnai en plein milieu du couloir, sans rien demander à personne. Advienne que pourra ! De toute façon, ce n’étaient pas que de simples garçons : il était là, je l’avais repéré tout de suite avec ses boucles blondes. Il fallait que je lui parlasse.

7 - LES YEUX PAS BEAUX
70.
La fille qui me tenait la main me suivit au milieu du couloir sans opposer ni résistance ni objection. C’était Monique. Elle ne se considérait pas comme une fille ordinaire ; elle disait qu’elle était un garçon manqué. En plus, comme je lui en avais déjà touché deux mots, elle voulait voir à quoi ça ressemble, un amoureux.
71.
Nous marchâmes donc toutes deux au devant des garçons, d’un pas décidé, à l’écart du troupeau, dignement et courageusement. Surtout moi, il me fallait du courage pour braver ma timidité et lui parler en face. Après tout, nous étions à la grande école, il était temps que nous nous comportassions comme des grands.
72.
Ainsi donc, passant à hauteur des garçons, je pris la plus belle de mes petites voix pour dire :
« Bonjour, Camille ! »
Le garçon aux cheveux blonds et bouclés se retourna avec étonnement, se demandant bien qui, ici, l’appelait par son prénom. Quand il me vit, il ouvrit de grands yeux horrifiés et recula de quelques pas, sans dire un mot.
73.
Je continuai à marcher, la tête haute et le pas calme, jusque dans la cour de récréation. Arrivée là, de grosses larmes sortirent de mes yeux.
Monique était à côté de moi et me parlait. Je m’en fichais, de Monique.
74.
Elle disait, genre :
« J’ai tout vu, tu sais. J’ai vu ce qui s’est passé. Il aurait dû te dire bonjour. Il est méchant. Oublie-le, va !
- Mais non, répondis-je en pleurant. C’est pas de sa faute. C’est à cause de cette espèce de sale cache pourri.
- Quoi ?
75.
- Ben oui. T’as bien vu : C’est mon cache qui lui a fait peur. »
Mon cache, c’était une grosse ventouse en plastique, couleur chair, qu’on avait collé sur le verre de ma lunette gauche pour redresser mon œil droit qui avait tendance à loucher.
76.
Mes lunettes, ça, on les connaissait depuis longtemps. La première fois que j’avais dû en porter, c’était quand j’étais en maternelle. Maman m’avait emmenée à l’école en spécifiant bien que je ne devais les enlever sous aucun prétexte.
Cependant, lors de la récréation, le garçon aux cheveux blonds et bouclés était venu devant moi et avait demandé gravement :
« Pourquoi t’as changé ta tête ? »
77.
J’avais essayé de lui expliquer que ma tête était toujours pareille mais qu’il fallait que je portasse des lunettes pour soigner mes yeux qui n’arrivaient plus à voir net. Ma réponse ne l’avait pas satisfait. Il avait continué à me regarder avec gravité et en silence, comme si je n’avais pas encore répondu.
Je savais que je n’avais pas le droit de retirer mes lunettes. Je ne voulais pas désobéir mais je me disais qu’il était important, pour le garçon, qu’il pût constater que ma tête, derrière les lunettes, était toujours pareille. Du coup, j’avais quand même retiré mes lunettes, juste le temps qu’il regardât ma tête. Après, je les avais remises, il était parti et je ne les avais plus jamais enlevées.
78.
Par la suite, je l’avais vu, parfois, me regarder d’un air d’espérer que les lunettes s’en allassent. Moi aussi, j’aurais bien aimé mais elles ne s’en allèrent jamais. Tant pis.
79.
Lorsque nous nous croisâmes dans le couloir de la grande école, s’il avait vu seulement les lunettes, il se serait dit : « tant pis » ; je crois qu’il m’aurait retourné le bonjour. Le cache, ça ne faisait pas le même effet. On aurait dit que mon œil avait été arraché et qu’une grosse boule de chair avait poussé par-dessus. C’était laid, horrible et effrayant.
En plus, moi, on m’avait promis-juré-craché que je ne porterais le cache que deux mois ; qu’après, je n’en aurais plus. Camille ne le savait pas. Il pouvait croire que c’était devenu comme ça pour toujours.
80.
Nous n’étions plus dans la même école. Peut-être n’allions-nous plus jamais nous revoir. Peut-être ce souvenir allait-il être le dernier qu’il aurait de moi, celui qui resterait dans son cœur pour toute la vie. C’était terrible ! Ce n’était pas ça, le message d’amour que j’avais voulu lui transmettre.

8 – LE CRAYON A PAPIER

81.
Quelques jours après, une maîtresse de l’école des garçons tomba malade et il fallut que ses élèves fussent dispatchés dans plusieurs classes. En particulier, cinq d’entre eux devaient venir dans la nôtre.
J’te dis pas l’état de ma maîtresse, ce matin-là :
82.
« Pourquoi fallait que ça tombe sur moi […] si près de la retraite […] je m’en fais des cheveux blancs ! »
Moi, ça ne me paraissait pas très grave, étant donné que tous ses cheveux étaient déjà blancs.
83.
Après cette pathétique entrée en matière, la maîtresse sembla se ressaisir d’un coup, disant avec sang-froid :
« Bon ! En attendant leur arrivée, il faut nous préparer à les accueillir. »
La préparation consistait à libérer des places dans les premiers rangs parce que la maîtresse voulait les « avoir à l’œil ». Moi, qui étais au deuxième rang, je voulais bien leur laisser ma place et aller au fond de la classe mais la maîtresse me dit :
84.
« Non. Toi, avec ton cache, je veux que tu restes devant pour bien voir le tableau. De toute façon, toi, tu es dans les places latérales. Moi, c’est les places du milieu que je veux qu’on libère ; qu’ils soient bien en face mon bureau pour que je puisse les avoir à l’œil. »
85.
Tout était prêt quand madame la directrice ouvrit la porte de notre classe. Aussitôt, la maîtresse retomba dans le tragique, sous prétexte qu’elle était proche de la retraite.
« Allons ! Allons ! répondit la directrice. C’est juste pour deux heures… même pas… à peine plus d’une heure. »
86.
Madame la directrice fit entrer cinq garçons. Aucun d’entre eux n’avait les cheveux à la fois blonds et bouclés, ce qui voulait dire que Camille n’était pas là.
La maîtresse indiqua aux garçons les places qui les attendaient et ils s’assirent au milieu de nous. Ils semblaient quelque peu gênés.
87.
Soudain, la maîtresse prit un ton très sévère, que je ne lui connaissais pas, pour dire aux garçons, genre :
« J’vous préviens : j’vous ai à l’œil… ça va mal se passer… le premier qui bouge, je l’envoie chez madame la directrice… »
88.
Pourtant, d’habitude, elle était gentille, ma maîtresse. Etait-ce la peur qui la rendait si agressive ? Son discours de malvenue rendit les garçons visiblement bien tristes et mal à l’aise mais ils gardèrent le silence.
La maîtresse redevint elle-même et dit à tous les enfants, sur le même ton que les autres jours :
89.
« Prenez vos crayons à papier ! »
J’ouvris ma trousse, vis mon crayon, le pris, le tins dans ma main dans la position pour écrire –comme on m’avait appris- et attendis. En attendant, je regardai les garçons… pour trois raisons. La première, c’est qu’ils étaient assis à proximité de moi ; la deuxième, c’est qu’ils n’étaient pas là, d’habitude ; la troisième, c’est que je voulais comprendre en quoi il était important de les « avoir à l’œil », comme disait la maîtresse.
90.
Un garçon était encore en train de fouiller dans sa trousse. Il tournait et retournait son contenu, puis s’arrêta. Il regarda l’intérieur de sa trousse avec un air embêté. Après, il se retourna discrètement et chuchota quelque chose au garçon qui était derrière lui.
Aussitôt, la maîtresse lui tomba dessus sévèrement :
« Ah ! Ça va pas commencer, le chahut… »
91.
Le garçon n’osa pas se justifier. Il baissa les yeux et se tut.
Je levai le doigt et la maîtresse m’interrogea avec une voix gentille :
« Oui, Angélique ? »
- Il demandait juste un crayon à l’autre garçon parce qu’il a oublié le sien à la maison. »
92.
Les poings sur les hanches, la maîtresse s’exclama :
« Non mais de quoi j’me mêle ! T’as ton crayon, toi ? »
Ayant soudain peur de me faire gronder, je m’empressai de montrer mon crayon, dans ma main, en position prêt à écrire et répondis :
« Oui. Moi, j’ai le mien.
93.
- Bon. Alors, tout va bien. L’incident est clos. »
La maîtresse me tourna le dos mais l’incident n’était pas clos : le garçon me regardait de travers, comme si j’avais voulu le cafter exprès pour le faire punir.
94.  (extrait commenté sur Viadeo)
Ce n’était pas du tout le cas. Il était déjà arrivé qu’une fille oubliât, pareillement, son crayon à la maison. Dans ces cas-là, il fallait lever le doigt, attendre d’être interrogée et le dire à la maîtresse qui en prêtait un gentiment. C’est comme ça que le garçon aurait dû faire mais il ne savait pas, il n’avait pas osé… par timidité envers ma maîtresse qu’il ne connaissait pas… parce qu’il avait eu peur d’elle… parce que sa maîtresse l’avait habitué à d’autres manières… Il ne méritait pas d’être grondé. Il avait besoin de recevoir des instructions claires et précises pour pouvoir s’y conformer. C’était pour éclairer ce quiproquo que j’avais voulu me faire son intermédiaire devant la maîtresse.
95.
Il n’y eut, de la matinée, pas d’autre heurt, pas d’autre évènement notable mais moi, je ne pouvais plus observer les garçons à ma guise : j’étais repérée.

9 - MES CHAUSSONS DE GYMNASTIQUE

96.
Un peu plus tard, la maîtresse nous fit coller un papier dans le cahier de correspondance, pour demander à nos parents de bien vouloir nous acheter des chaussons de gymnastique parce que nous allions aller au gymnase. Maman râla un peu : encore un achat, à peine la rentrée terminée, qui servirait si peu, pour aller au gymnase alors que Nani n’y était jamais allée !
97.
Mes chaussons de gymnastique étaient de drôles de petits chaussons tous blancs, tous fins, tous ronds avec un élastique sur le dessus. Le mardi matin, en plus de mon cartable, Maman me fit prendre un sac en toile dans lequel elle avait mis mes chaussons de gymnastique tous neufs, un short et un polo.
98.

L’inconvénient, avec la séance de gymnastique, c’est qu’elle nous faisait louper la récré. Moi, ça me convenait : je n’aimais pas la récré. A dix heures, nous sortîmes de la classe avec nos sacs de sport, nous dûmes nous mette en rang et nous donner la main deux par deux, comme toujours mais, au bout du couloir, au lieu de tourner à gauche pour sortir dans la cour, nous tournâmes à droite, traversâmes le hall et sortîmes dans la rue. Nous marchâmes ainsi jusqu’à l’école des garçons : c’était là qu’était le gymnase.
99.
Arrivées devant le grand portail de l’école des garçons (situé face au pont de la ligne de chemin de fer), nous nous arrêtâmes. La maîtresse crut utile de nous donner des instructions concernant la fin du trajet : l’espace séparant le portail du gymnase, c’était la cour de l’école des garçons or nous étions, précisément, à l’heure de la récré ; tous les garçons de l’école étaient dans la cour. Il nous fallait marcher au milieu d’eux.
Plus la maîtresse parlait, plus les filles se crispaient, se rongeaient les ongles, se serraient les unes contre les autres… on vint nous ouvrir le portail.
100.
Camille était dans la cour.
101.

Lorsque nous fûmes arrivées dans le gymnase, je m’assis par terre, sortis de mon sac mes chaussons de gymnastique, tous blancs, tous ronds, tous neufs et me mis à pleurer.
102.

Toutes les filles de la classe se mirent à pleurer et à crier : des garçons étaient montés sur l’avancée du mur du gymnase et regardaient, par les fenêtres, les filles qui se déshabillaient pour mettre shorts et polos.
Ma maîtresse fulmina :
103.

«       Ah ! Non. Si c’est pour que ça se passe comme ça, on retourne en classe. »
Elle sortit du gymnase et alla chercher les maîtresses des garçons qui s’occupèrent de les faire partir de là.
Ma maîtresse réapparut en lançant derrière elle :
104.
«       S’ils reviennent, on s’en va. Je n’accepterai pas que mes élèves soient traitées de cette manière. »
Ça y était : les garçons étaient partis. La maîtresse rassura tout le monde. Les filles se calmèrent -moyennement- et enfilèrent vite leurs tenues de sport.
105.

Moi, je pleurais toujours, assise par terre, tenant dans mes mains mes chaussons de gymnastique tous blancs, tous neufs, avec un élastique sur le dessus.
106.
La maîtresse s’approcha de moi et me répéta gentiment ce qu’elle venait de dire à la cantonade :
«       Ça y est, c’est fini. Faut plus avoir peur. Ils sont partis. »
Je levai la tête et lui demandai :
107.

«       Est-ce qu’on viendra encore au gymnase, dans deux mois ?
-         Dans deux mois ? Pourquoi dans deux mois ?
-         Parce que je dois garder mon cache pendant deux mois. Alors, c’qu… »
108.

La maîtresse mit les poings sur les hanches et changea de ton :
«       Non mais dis donc ! T’es pas là pour jouer les coquettes. Allez ! Dépêche-toi de mettre ta tenue ! »
109.
A ce moment-là, je ressentis comme une espèce de boule qui me faisait mal dans la gorge. Ça me faisait toujours ça quand j’étais victime d’une injustice. C’est vrai, quoi : je ne planquais pas mon cache dans ma poche, comme ne l’avait suggéré Monique ; je le gardais sagement, scrupuleusement. N’avais-je pas le droit d’avoir du chagrin ? Les autres filles, elles avaient plus crié que pleuré, elles avaient fait des simagrées et la maîtresse les avait consolées parce que leur attitude était allée dans le sens de ses propres idées ; tandis que moi, ma peine était réelle et tout ce à quoi j’avais droit, c’était un « non mais dis donc ! » parce que la maîtresse, elle s’en fichait de Camille. Elle ne le connaissait même pas.
110.
La maîtresse restait inclinée devant moi, attendant que j’obtempérasse mais, moi, je n’arrivais pas à m’arrêter de pleurer. Elle ne me gronda pas pour autant. Elle m’observait ; on aurait dit qu’elle m’écoutait. Alors, essayant de regrouper mes pensées, je levai les yeux –dont un était caché- vers la maîtresse et lui demandai :
111.

«       Pourquoi, les autres, èes ont droit de pleurer parce qu’èes aiment pas les garçons et moi, j’ai pas droit de pleurer parce que je les aime ? »
112.
Son visage de vieille dame gentille et attentionnée envers toutes ses élèves –et plus encore envers moi parce qu’elle avait vu que je souffrais, m’avait-elle dit, d’une grande affliction- resta penché vers moi, la bouche fermée. Elle ne riait pas, ne se moquait pas de moi ; elle me considérait avec sérieux et me dit enfin :
113.
«       Tu as le droit d’aimer les garçons mais il y a un temps pour chaque chose. Là, on est venu faire de la gymnastique. Toutes tes camarades sont prêtes, on n’attend plus que toi. Dépêche-toi ! »
114.
Elle n’avait pas dit « s’il te plaît » mais c’était tout comme. Je mis sur moi le contenu de mon sac le plus vite que je pus, me levai et courus dans mes chaussons de gymnastique tous neufs, tous fins, tous légers.

10 - DEUX LONGS MOIS
115.
Tous les mardis matin, quand sonnait l’heure de la récré, nous sortions dans la rue avec nos sacs et nous rendions au gymnase. Chaque fois que nous arrivions devant le grand portail de l’école des garçons, les filles se crispaient et commençaient leurs simagrées ; Monique disait qu’elles faisaient les gnangnantes. Pour traverser la cour pleine de garçons, elles marchaient à petits pas, sans bruit, en évitant de regarder autour d’elles.
116.

A chaque fois, Camille était là. Il regardait, de loin et quand il m’avait vue, il arrêtait de regarder. Il est probable qu’il se fût fait expliquer ce qu’était un cache : il n’avait plus l’air tellement horrifié, il semblait attendre
simplement que cela s’en allât.
117.

Chaque mardi, lorsque nous entrions dans l’école des garçons, je cherchais Camille du regard mais il était de plus en plus loin, au fond de la cour. Il regardait : oui, le cache était toujours là. Alors, il se détournait, comme s’il n’y croyait plus.
118.

Deux mois, c’est si long ! J’avais tellement envie d’entrer dans l’école des garçons sans mon cache ! Cela allait-il seulement advenir ? Quand ma mère avait dû m’acheter mes chaussons de gymnastique, elle avait râlé un peu parce qu’ils étaient destinés à ne servir que quelques semaines. Au-delà, je savais que nous n’irions plus au gymnase et que je n’allais probablement plus revoir Camille avant longtemps. Il y a au moins un point sur lequel j’étais d’accord avec les grandes personnes : le port du cache ne m’était pas tombé dessus au bon moment de ma vie.
119.

Les adultes disaient cela non pas par rapport à Camille mais à cause de ma rentrée au cours préparatoire : ils avaient peur que cela me handicapât pour commencer à lire et à écrire.
Honnêtement, je n’avais pas l’impression d’être gênée à ce niveau. Pourtant, je vis la maîtresse s’en impatienter : plusieurs fois, elle me demanda jusqu’à quand je devais garder mon cache. Même, le mardi 19 novembre au matin, elle me demanda comment ça se faisait que je l’avais encore. En fait, je devais le garder du 20 septembre au 20 novembre. C’était formel.
120.

Le mercredi 20 novembre, enfin, je sortis de chez l’oculiste débarrassée de ce fichu cache. Néanmoins, je n’étais pas encore libérée de mon attente parce qu’il fallait que s’écoulât toute une semaine avant que nous retournassions au gymnase. Allions-nous seulement y retourner ? Je n’en savais rien. Cette semaine me fut longue. J’avais beau n’avoir que six ans et demi, l’inquiétude me revenait sans cesse à l’esprit, du matin au soir. J’étais angoissée, excitée, impatiente… amoureuse, donc.
121.

Le mardi matin arriva enfin. Oui, nous allâmes au gymnase Sur le chemin, je me sentais toute bizarre, je ne me réjouissais pas comme je l’aurais dû : je ne réalisais pas vraiment ce que j’étais en train de vivre, j’étais envahie par une angoisse que rien ne justifiait.
C’était une sorte de timidité si débordante qu’elle me plongeait presque dans l’inconscience ; j’arrivais tout juste à suivre le rang dans lequel je marchais (peut-être est-ce ce que les grands de la Comédie Française appellent le trac). Lorsque nous nous arrêtâmes devant le grand portail de l’école des garçons, je me sentis bien plus crispée que les autres filles ne feignaient de l’être.
122.

On vint nous ouvrir et nous pénétrâmes dans la cour dans laquelle les garçons étaient en récréation. Camille était loin,
au fond de la cour.
123.

Moi, je ne baissai pas la tête honteusement comme les fois précédentes. Mon œil droit ne louchait plus et mon œil gauche n’avait plus de cache ; mon regard était beau, droit et fier. Quand Camille me vit, il ne se détourna pas comme les autres fois ; il me regarda les yeux et s’approcha un peu.
124.

Brusquement envoûtée par l’émotion, j’oubliai que j’étais à l’école, j’oubliai que je marchais dans un rang ; j’oubliai que je traversais la cour des garçons. Seul Camille resta présent en mon esprit ; tout le reste s’effaça et je me mis à danser, à sautiller en remuant les épaules et en chantant :
«       Ça s’en va et ça revient »
assez fort pour que Camille pût entendre de là où il était.
125.

C’est une chanson que J’avais souvent entendue, par-ci, par-là. Je ne sais pas si je connaissais la suite. Le problème ne se posa pas car à peine avais-je chanté cela, je fus bloquée dans mon élan et ramenée à la triste réalité.
Le rang s’était immobilisé. Toutes les filles s’étaient retournées vers moi er me lançaient des regards furax. Elles qui faisaient tout pour passer inaperçues !

11 - POUR MOI TOUTE SEULE (commentaire sur Viadeo)
126.
Après cet épisode, que pouvais-je espérer qui se produisît les mardis suivants ? Camille allait-il s’approcher encore ? Allions-nous nous parler ? Allions-nous nous inviter à la maison ? J’avais l’impression que le bonheur était devenu accessible.
En attendant, ça me ramenait à une nouvelle semaine d’angoisse et d’incertitude. Attendre ! Toujours attendre ! J’en avais marre, à la fin. A force, je m’étais même mise à rêver de Camille, la nuit.
127.

Le mardi suivant, à dix heures, dans le couloir… Zut ! A force de fuir dans l’imaginaire…
«       Madame ! J’ai oublié mon sac de gymnastique à la maison. »
128.

Des filles de ma classe s’empressèrent de me railler - laissant ainsi transparaître une légère rancune pour nous avoir fait remarquer en plein milieu de la cour des garçons la semaine précédente - genre :
«       Hé ! C’est fini, le gymnase. Réveille-toi un peu !
129.

-         Ben, ouais ! Tu vois bien que nous non plus, on n’a pas nos sacs. Personne. »
Au milieu d’elles apparut une fille bien plus grande que les autres mais non moins narquoise :
«       Ben, oui ! On a prolongé la session sur deux mois exprès pour toi, jusqu’à ce que tu n’aies plus ton cache. Ça ne te suffit encore pas ? »
130.

En vrai, ce n’était pas une fille qui venait de dire cela, c’était la maîtresse. Elle était un peu drôle de se mêler aux filles et d’imiter leur allure. C’est ce que je pensai, le temps de réaliser le contenu de ses propos…
«       Pour moi ? »
131.

Plus sérieusement, la maîtresse m’expliqua que l’école des garçons nous avait alloué un créneau d’une heure par semaine pendant dix semaines ; il avait donc été prévu que notre classe y allât cinq semaines et que les cinq autres semaines fussent pour l’autre cour préparatoire. En définitive, le programme avait été modifié et notre classe était allée au gymnase huit semaines. Quant à l’autre cours préparatoire, il n’alla pas du tout au gymnase parce qu’il ne restait plus que deux mardis avant les vacances de la Toussaint ; ça ne valait pas le coup.
Les vacances de la Toussaint ? Ah ! Non. Là, je crois qu’il y a comme une erreur mais bon : cette explication de la maîtresse, que je retrouve aujourd’hui dans ma mémoire, je l’y ai rangée quand j’avais six ans et demi. Dans l’ensemble, c’est pas mal.
132.

Pour moi ? A la maison, si on me disait qu’on faisait quelque chose pour moi
et que j’y croyais, il arrivait toujours un moment où je me faisais gronder pour avoir été égoïste. Même si on ne se donnait pas la peine de m’en avertir à l’avance, il fallait toujours que je m’attendisse à ce qu’il y eût une autre raison qui vînt tout fiche en l’air.
133.

Pour moi ? J’étais sceptique. Reprenant l’expression qui, à la maison, faisait loi en l’occurrence, je demandai à la maîtresse :
«       Vous avez fait d’une pierre deux coups ?
-        Non, répondit-elle. On est allé au gymnase deux mois, jusqu’à ce que tu n’aies plus ton cache, parce que tu en avais fait la demande. C’est l’unique raison. »
134.

Voilà. C’était ça, l’histoire du gymnase. Après,
du coup, je voulais bien tolérer des inconvénients tels que le fonctionnement de l’école, le programme imposé par des gens qui payaient et le comportement de ma maîtresse (qu’il fût conditionné par l’argent ou par son caractère personnel).
135.

De toute façon
, l’essentiel, c’était qu’à la fin de l’année, je susse lire et écrire. Que je n’eusse pas à aller à l’école plus longtemps !
 

12 - LA RAISON DE NOTRE PRESENCE
136.
Effectivement, au bout d’un an, je savais lire et écrire. Ouf ! Plus besoin de subir l’école. J’étais capable d’ouvrir des livres et de découvrir la connaissance, à ma guise, toute seule dans ma chambre.
On me força à retourner à l’école quand même. C’était à vomir.
Ils appelaient ça le CE1.
137.

Le jour de la rentrée, nous fûmes accueillies pas la maîtresse de cette classe. C’était une jeune fille brune avec plein de points de rousseur (il y avait aussi une deuxième classe de CE1 parce que toutes les filles qui avaient fait le cours préparatoire dans cette école avaient été, comme moi, condamnées à revenir).
138.

A titre d’entrée en matière, la maîtresse nous proposa, nous dit-elle, un sujet de réflexion à développer ensemble. Le thème était le suivant : pourquoi est-ce qu’on vient à l’école ?
Ayant longuement cogité sur la question avant de venir, je fus la première à lever le doigt et à être interrogée :
139.

«       Parce qu’on est obligé. »
expliquai-je.
Aussitôt, elle rejeta dédaigneusement :
«       Non. C’est pas ça. »
M’enfin ! Elle sait ce que ça veut dire, « réfléchir », ou quoi ?
Déjà que je n’avais aucune envie d’être là et que je n’avais rien à y faire ; alors, je n’étais vraiment pas disposée à supporter, en plus, un comportement aussi malpoli et inintelligent que celui de cette bonne femme à points de rousseurs.
140.

Je levai le doigt pour argumenter mais, déjà, elle s’était détournée de moi et interrogea quelqu’un d’autre. Elle ne se montra guère plus perspicace avec la nouvelle proposition qu’elle reçut et interrogea quelqu’un d’autre… et encore quelqu’un d’autre…
Telle une girouette, je la vis glaner et rejeter systématiquement tous les éléments de réflexion que nous lui proposions, sans jamais prendre le temps, sans jamais nous laisser le temps d’en analyser aucun. Son comportement rendait caduque toute tentative de réflexion en l’occurrence.
Alors, déjà qu’on m’obligeait à retourner perdre mon temps et mes dons innés dans une école qui n’avait plus rien à m’apporter mais, en plus, on me refourguait une maîtresse idiote et suffisante avec des points de rousseur. Y en a marre, à la fin !
Oui, bon, d’accord : il faut être poli et bien élevé avec les grandes personnes parce qu’elles croient que tout ce qu’elles font, c’est pour notre bien… mais y en a marre, à la fin !
141.
En plus, les réponses des filles étaient tout à fait pertinentes ; différentes de la mienne – certes – divergentes les unes des autres mais cohérentes, réfléchies.
En plus, qu’est-ce qu’elle en savait, elle ? Elle ne nous connaissait même pas !
«       Elle nous rencontre pour la première fois de sa vie, elle nous demande pourquoi on est là ; on lui explique et elle répond : « nan, c’est pas ça ». C’est une timbrée ! »
me disais-je en moi-même au moment où la parole fut donnée à une tricheuse.

 

13 - LA TRICHE
142.
Dans la mesure où il avait été convenu, par la maîtresse, que nous devions réfléchir, la tricheuse, la copieuse, c’est celle qui répéta quelque chose qu’elle avait entendu dire.
Notre maîtresse (la vraie : celle du cours préparatoire) nous l’avait toujours dit :
«       Ne répétez pas bêtement ce qu’on vous dit ! Réfléchissez par vous-mêmes !   »
143.
Je m’aperçus tout de suite que les paroles de cette fille n’étaient pas le fruit de sa réflexion personnelle. D’une part, elle fut trahie par le ton de sa voix qui était celui d’une élève qui récite du par cœur ; d’autre part, il était impossible que son expérience de l’école l’eût menée à une telle conclusion. Oh ! La tricheuse ! Oh ! La copieuse !
144.
Qu’allait-il se passer quand la maîtresse lui demanderait de justifier son affirmation ? Ce n’est pas le tout, d’énoncer une théorie, encore faut-il pouvoir la soutenir force arguments et exemples ; ce dont une copieuse est incapable. Tricheuse !
145.
Face à cette lamentable nullité, la maîtresse fut… transportée d’enthousiasme, genre : enfin quelque chose à la portée de son niveau de compréhension !
Elle pointa son doigt vers la tricheuse et demanda à toute la classe d’écouter (on ne faisait que ça, depuis d’t’à l’heure !) Tout en maintenant le doigt pointé vers elle, la maîtresse demanda à la copieuse de se nommer (genre : souvenez-vous bien d’elle !)
146.
La fille se nomma timidement. Elle savait bien qu’elle avait triché . Elle le savait qu’il n’y avait rien de tel pour mettre la maîtresse (la vraie : celle du cours préparatoire) en colère. Elle n’était pas fière.
147.

Sans la lâcher du doigt, la maîtresse l’encouragea vivement à persister dans son improbité :
«       C’est bien, Caroline. Répète ce que tu viens de dire assez fort pour que tout le monde entende !
-        On vient à l’école pour préparer notre avenir ?   »
148.
«       Eh ben ! me dis-je en croisant les bras. Voyons maintenant comment è va s’débrouiller à expliquer ça !   »
A ce moment-là, la maîtresse –cessa de pointer son doigt vers la tricheuse- retourna sur son estrade et répéta fièrement :
«       On vient à l’école pour préparer son avenir. »
149.
Puis, elle se mit à argumenter en faveur de cette affirmation, comme si c’était le fruit de ses propres pensées.
«       Qu’est-ce que c’est qu’cette emberlificoteuse ?   »
me demandai-je en me grattant la tête.
150.

Je dois reconnaitre que l’argumentation de la maîtresse était cohérente et abondante (ce qui est remarquable si on considère qu’elle soutenait un concept qu’elle venait tout juste d’entendre).

13 - JE NE VOULAIS PAS ALLER A L'ECOLE
151.
Elle marqua une pause, puis demanda :
«       Quelqu’un a des questions ? »
Tandis que toutes les autres restaient sans réaction, je levai la main et la maîtresse m’interrogea :
«       C’est intéressant, ce que vous dites mais ça ressemble à une leçon que vous nous apprenez…
-        Oui.
152.

-        … mais, au début, vous nous aviez dit que c’était un exercice de réflexion. Parmi les réponses qu’on vous a données à la question « Pourquoi on vient à l’école ? », est-ce qu’il n’y en a pas d’autres qui ont été réfléchies, même si c’est pas par vous ? »
153.

La tricheuse, qui savait parfaitement ce que je voulais dire, profita de l’occasion pour se racheter en glissant furtivement :
«       Moi, j’ai juste répété ce que mon père m’a dit. C’était pas ça, ma réflexion. »
154.
La maîtresse coupa court en disant :
«       C’est très bien, Caroline. C’était la réponse que j’attendais. »
se tournant vers la classe :
«       on-vient-à-l’école-pour-préparer-son-avenir » ;
vers moi, dédaigneusement :
«       C’était tout à l’heure qu’il fallait réfléchir. Ça y est, maintenant. On passe à autre chose. »
155.

Elle bifurqua soudain sur un thème sans aucun rapport notre propos. Elle continua néanmoins à me traiter avec dédain. Toute la journée, elle ne cessa de me dénigrer. Toute la semaine, elle me rabaissa à chaque fois qu’elle en trouvait l’occasion… et même la semaine d’après… tout le temps. Elle était tout le temps méchante avec moi.
156.

De son côté, la fille qui, le jour de la rentrée, avait truandé au lieu de réfléchir, était devenue la chouchoute de la maîtresse. Même pendant les récréations, la maîtresse du CE1, au lieu de rester avec celles des autres classes, passait son temps à discuter avec la chouchoute et sa copine.
157.

Puis voilà qu‘un beau jour, c’est avec moi qu’elle vint discuter à la récré.
Au début, je ne voulais pas lui parler : elle était trop méchante avec moi. Elle, elle n’arrêtait pas de me suivre partout dans la cour jusqu’à ce que j’acceptasse de parler avec elle.
Comme toujours, mon bon cœur eu raison de moi et j’acceptai de passer ma récréation avec cette maîtresse.
158.
Pendant plusieurs récréations, elle vint discuter avec moi. C’est là qu’elle me dit, entre autre, que j’étais « dans la marge » et que c’était la meilleure place parce que, de là, je pouvais voir ce que les autres ne voyaient pas.
159.

A ce qu’elle disait, maintenant que j’avais vu, il ne tenait qu’à moi de sortir de la marge et de me mêler à la masse. Ça non, alors ! Pas question. De toute façon, je n’avais aucune intention de m’éterniser à l’école ; je devais seulement y perdre mon temps jusqu’à ce que « l’état » comprît que ma place n’y était pas, que je n’avais rien à y faire et que je n’en voulais pas.
160. (extrait commenté sur diaspora)

«       Alors, où elle est, ta place ? »
me demanda la maîtresse.
Qu’est-ce que j’en savais, moi ?
161.

C’est comme si des méchants kidnappeurs enlevaient un petit enfant et l’emportaient loin de sa famille. Au bout de longtemps – un an ; deux ans - s’ils lui demandaient où est sa famille, il serait incapable de répondre.
Alors eux, ils pourraient lui dire :
«        Tu vois bien : t’as pas de famille   »
et ils pourraient dire comme la maîtresse :
«       Alors, où elle est, ta place ?   »
162.

C’est tout le temps comme ça que les adultes procèdent pour nous détourner de la vérité ; genre :
«       Tu peux pas me contredire, c’est que j’ai raison.   »
Ça se voit bien que cette raison des adultes, abondante et tapageuse, est au service du mensonge. Hélas pour l’enfant, la vérité reste muette.
163.

Moi, quand j’allais à l’école, j’avais le sentiment d’être arrachée à ma vie. L’école me dépouillait de mes talents innés ; je le savais, même si elle me prenait aussi mes moyens de le prouver.

14 - LES ENFANTS DISPERSES

164. extrait commenté sur Facebook
«       Il te reste ton imagination, me dit la maîtresse. Qu’est-ce que ce serait, pour toi, un monde idéal ?
Pour moi, mon monde idéal, ce serait une famille unie, qui comprendrait les frères et sœurs, les parents, les grands-parents, les oncles et tantes, les cousins et cousines, les grands-oncles et grands-tantes… un petit monde, en somme. Après, la famille constituerait une tribu, fonderait un hameau… et tout se passerait exactement comme je l’ai décrit au commencement de ce chapitre.
165.

La maîtresse objecta que sur la terre, l’amour (familial ou non) n’est pas à toute épreuve. Dans mon petit hameau, le rêve tournerait vite au cauchemar à cause des incompatibilités d’humeur, des méchancetés, des bêtises, des faiblesses des uns et des autres. C’est pourquoi les adultes préfèrent s’enfermer dans des petits appartements, en couples ; apprendre à s’aimer deux par deux, pour commencer et avoir des enfants (parce que, les enfants, c’est plus facile à aimer dans la mesure où on en fait ce qu’on veut).
166.

La maîtresse ajouta que, pourtant, mon rêve est déjà réalisé. Cette famille à la fois vaste et groupée, elle est là, tout autour de moi. C’est la patrie.
Oui parce que, si je remontais une de mes lignées familiales, je me découvrirais, sans doute, une multitude de cousins et de cousines éloignés ; des personnes qui partagent avec moi un même tronc commun or si l’enfant hérite de tous les troncs communs du côté de son père, auxquels s’ajoutent tous les troncs communs du côté de sa mère, ça se multiplie à chaque génération. Considérant encore que la plupart d’entre nous sont issus de lignées implantées sur le territoire français depuis des siècles, il y a de fortes chances pour que nous ayons tous, plus ou moins, des ancêtres communs les uns avec les autres. C’est mathématique.
167.

C’est ce qui fait que nous sommes un peuple : tous unis par le même sang. Le croire s’appelle « patriotisme ».
Ben alors, ça rejoint l’église qui dit que nous sommes tous enfants d’un même Dieu… Je croyais que l’église et l’école devaient enseigner des choses différentes !
L’église ? La maîtresse ne s’attendait pas à ce que je l’évoquasse en l’occurrence et ça la mit quelque peu mal à l’aise. Elle continua son argumentation comme suit :
168.
Prenons le cas d’une famille toute simple, c’est-à-dire avec un père, une mère et quelques enfants ! Des fois, les enfants peuvent être méchants entre eux ou avec l’un d’entre eux. C’est le rôle des parents de mettre fin aux discordes, de protéger le brimé, de veiller à ce que chacun est sa part de toute chose…
169.

Selon la maîtresse, c’est le même rôle que « l’état » s’applique à jouer au sein du peuple. Par exemple, si tu veux être boulanger, « l’état » veut bien que tu le sois mais il ne veut pas que tu dises à ton frère :
«       Toi, va-t’en ! J’te donnerais pas de pain parce que j’t’aime pas. »
parce que tu ne le reconnais pas comme ton frère. On a tous besoin de pain, qu’on soit ou non copain avec le boulanger.
170.

Selon la maîtresse, c’est à ça que sert l’argent : à compenser le sens perdu de la famille, de la patrie ; à nous pousser à œuvrer pareillement pour tous nos frères, même le plus petit, le plus moche, le laissé-pour-compte.
171.

Moi, ça me faisait quand même penser à une prière de la messe :
« Ramène à toi, Père très aimant, tous tes enfants dispersés ! »
172.

Ouais mais quand même, moi, ce n’était pas ça que je voulais dire dans ce chapitre. Maintenant, il n’y a plus de place.

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