Astuce ! Pour ajouter un commentaire, cliquez sur le numéro de l'extrait concerné.

chapitre 10 L'héritage


1 - MÉTHODE DE TRAVAILcommentaire sur Skyrock
1.
C’était au cours préparatoire. La maîtresse entra dans la classe avec un électrophone. C’était parce qu’elle avait décidé que nous chantassions une chanson ; alors, elle voulait nous la faire écouter avant de nous l’apprendre.
2.
Faisant glisser le 45 tours hors de sa pochette, elle jeta un oeil vers moi et me dit :
« C'est pour toi, ça, Angélique »
3.
Est-ce à dire que ça a sa place dans mon livre ? Pas forcément : écrire sa biographie, ce n'est pas faire une liste exhaustive de tous les cadeaux que l'on a reçu dans sa vie ; pas plus ceux de la maîtresse que du Père Noël.
4.
Ce qu'il y a, c'est qu'à l'école, en général, il n'y avait rien pour moi. Ce qu'il y avait, c'était toujours pour tout le monde et moi, je ne suis pas tout le monde. Alors, pour moi, il n'y avait rien. Bon, d'accord : j'apprenais à lire et à écrire et c'était dans cet objectif que j'avais choisi de passer une année à l'école. Seulement, il faut voir dans quelles conditions ! D'une part, La dose d'apprentissage journalière était beaucoup trop forte, pas du tout adaptée à ma nature. À chaque fois, je ressortais de là avec un mal de crâne pas possible et le poignet endolori. Vraiment, c'était pénible et injustifié : j'avais toute la vie devant moi, bon sang ! D'autre part, la maîtresse nous apprenait à lire dans un livre de lecture qui racontait l'histoire de deux enfants… qui n'existaient pas !
5.
Là, j'apprenais la lecture ; il me fallait faire un gros effort de concentration pour parvenir à déchiffrer la moindre phrase. Alors, si cette phrase avait commencé à m'expliquer comment on fabrique un téléphone (par exemple), j'aurais eu envie de connaître la suite et La curiosité l'aurait emporté sur La difficulté. S'il m'avait été donné de lire : « Aujourd'hui, c'est l'anniversaire de Brigitte qui est dans la classe » (par exemple), cela m'aurait rendue joyeuse et j'aurais eu envie de déchiffrer encore des messages au travers desquels j'aurais eu la possibilité de faire la connaissance de toutes ces filles qui, tous les jours, à longueur de journée, étaient assises dans la même pièce que moi et dont je n'avais encore jamais vu que les visages (tels des masques alignés dans un placard). Apprendre à lire aurait pu - aurait dû - être un tel jeu.
6.
Eh ben, non. À chaque fois, la maîtresse nous faisait déchiffrer, genre : « Alphonse et Suzanne sont à la piscine » puis nous faisait perdre un temps fou à papoter autour de cette affirmation, genre : « Où sont alphonse et Suzanne ? » C'était pas vrai ! c'était un mensonge : Alphonse et Suzanne n'existaient pas. Personne n'était à la piscine (réponse qui comptait faux !!). Tous les jours, la maîtresse obligeait tout le monde a regarder personne pendant des heures. C'est ça, le travail.
7.
Ne parvenant pas à me concentrer sur ce vide lancinant et n'ayant pas le droit de quitter la classe, je partais dans mes pensées, attendant que mon année à l'école fût terminée pour pouvoir enfin me plonger dans des livres digne d'intérêt, seule dans ma chambre. C'est là que la maîtresse commença à me reprocher d'être « rêveuse en classe ». Quel toupet !
8.
Rien de tel, pour me sortir de mes rêveries, que de me dire : « C'est pour toi, ça, Angélique », en mettant un disque sur un électrophone.

2 - C'EST L'INTENTION QUI COMPTE
9.
Elle était gentille, ma maîtresse : hors de l'école, elle avait pensé à moi, elle s'était dit qu'elle avait envie de me faire un cadeau et elle avait cherché ce qui aurait pu me faire plaisir. Évidemment, elle n'allait pas m'offrir le disque en lui-même ; sinon, il aurait fallu qu'elle en achetât autant à toutes les autres filles de la classe ; sinon, ça n'aurait pas été juste. Ses cadeaux ne pouvaient se borner qu'à dédier un cours à telle élève ou à telle autre.
10.
J'ouvris grand mes yeux et mes oreilles, avide de découvrir le cadeau pour moi…
11.
C'était moche ! C'était une musique pas belle, pas entraînante, pas joyeuse, pas du tout plaisante à mon oreille. Quand la chanteuse démarra, ça n'y arrangea rien : aucun charme, aucun sentiment, aucune subtilité. J'essayai de la reconnaître à sa voix mais ce n'était probablement pas une chanteuse connue qui passe à la radio, pour chanter aussi mal.
12. (extrait commenté sur Diaspora)
« Ben, dis donc ! Elle a de drôles de goûts, la maîtresse. »
pensai-je en moi-même.
13.
Tournant la tête vers elle, je m'aperçus qu'elle n'était pas en train de me regarder avec un large sourire, comme on fait communément quand on offre un cadeau à quelqu'un et qu'on attend de voir la joie qu'il aura à le recevoir. Non. Elle ne me regardait pas du tout. Elle ne souriait même pas. Elle était assise, d'un air passif, comme si elle attendait simplement que l'audition de son disque fût terminé pour passer à autre chose. Où est-ce qu'elle était si sûre d'elle, si sûre de me faire plaisir, qu'elle n'éprouvait même pas le besoin de regarder ma réaction ?
14.
Pauvre maîtresse ! Elle ne se doutait pas combien je le trouvais moche, son cadeau. Elle avait choisi de mettre en classe une musique, tout spécialement pour moi et moi, je n'étais pas capable de l'apprécier.
15.
C'est pas grave. C'est l'intention qui compte. Un cadeau, ça fait toujours plaisir. Un cadeau, c'est quelque chose d'unique et de merveilleux. Merveilleux, parce que c'est un geste d'amour. Unique, parce que la maîtresse n'aurait pas fait le même cadeau à quelqu'un d'autre que moi, c'était ma personne qui le lui avait inspiré ; et moi, je n'aurais pas reçu le même cadeau de quelqu'un d'autre que la maîtresse, c'était à sa personne que je l'avais inspiré.
16.
N'empêche que je lui avait inspiré une musique drôlement moche… selon mes goûts. Du coup, si elle m'avait offert le disque en lui-même, il n'aurait pas été de ce que j'aurais eu envie d'écouter tous les jours. Il serait resté, la plupart du temps, tout en bas de ma pile de 45 tours. Toutefois, un jour ou l'autre, je l'aurais repris et j'aurais eu envie de l'écouter, en souvenir de ma maîtresse ; pour la retrouver dans mon cœur, au travers de cette musique, reflet de sa sensibilité.
17.
Bon, En réalité, ce n'était pas le disque en lui-même qu'elle m'offrait, c'était un cours consacré à l'apprentissage de la chanson. Ça revient au même et c'est peut-être mieux ainsi. J'aime chanter j'aimais qu'on me l'appris. Sans doute n'était-ce pas le genre de chanson que jallais chanter tous les jours, dans ma chambre, en dansant de joie mais, de temps à autre, assise dans un coin, je la fredonnerais en repensant à cette vieille dame qui, quand j'avais six ans, consacra une année de sa vie à me révéler la si précieuse connaissance de la lecture et de l'écriture. Et puis, un disque, ça s'use alors que, dans ma mémoire, le cadeau ne serait jamais perdu.

3 - PAROLES
18.
Bof, après tout, elle n'était peut-être pas si moche, cette musique. Je commençais un peu à m'y faire quand elle s'arrêta. La maîtresse se leva et remit délicatement le bras de l'électrophone à sa place. Je m'attendis à ce qu'elle me posât la question d'usage :
« Alors, ça t'a plu ? »
19.
et Je commençai à préparer une réponse brève mettant en avant le positif de tout ce qui m'était passé par la tête en écoutant le disque ; ce que je viens de détailler ci-dessus.
20.
En effet, elle se tourna vers moi et me demanda :
« Alors, Angélique, de quoi parle cette chanson ?
21.
- Je sais pas, j'ai pas écouté les paroles, mais…
- Alors, je te dis que c'est pour toi et tu n'écoutes pas ! »

me reprocha-t-elle, les poings sur les hanches.
22.
Je levai le doigt pour me défendre contre cette accusation mais la maîtresse se tourna vers d'autres filles dont certaines levaient le doigt si haut qu'elles en avaient les fesses qui se décollaient de la chaise, tellement elles avaient envie d'être interrogées pour répondre à la question de la maîtresse : « de quoi parle cette chanson ? »
23.
Il en ressortit que c'était une chanson d'amour qui racontait l'histoire d'une jeune fille dont l'amoureux était parti sur un bateau depuis longtemps et elle s'inquiétait parce que c'était du temps où le téléphone n'existait pas et qu'elle n'avait pas de nouvelles de lui et que peut-être il lui était arrivé malheur et elle ne le reverrait jamais mais à la fin il revient et elle est heureuse parce qu'elle l'aime.
24.
Tout cela fut révélé par le jeu de questions-réponses entre la maîtresse et les élèves. Les filles, quand elles répondaient, avaient souvent tendance à jeter des petits coups d'œil vers moi.
25.
C'est là que je compris pourquoi la maîtresse avait dit que c'était pour moi : elle s'était souvenue de l'histoire du gymnase.
26.
Il n'empêche que cette musique pas très belle, je ne la trouvais pas tellement en phase ni avec les sentiments, ni avec la situation décrite par les paroles. Enfin, bref…
27.
En tout cas, ce qui était marrant, dans tout ça, c'était l'attitude des filles de ma classe. On n'a pas oublié comment elles s'étaient toutes comportées envers les garçons, à l'automne. Déjà, le jour où ils étaient venus dans notre école pour la visite médicale, qu'elles avaient toutes rasé le mur pour les éviter, comme si elles avaient peur d'eux, comme si c'étaient des pestiférés ; tandis que moi seule m'étais approchée d'eux pour dire bonjour à Camille. Et puis, la fois, quand nous étions dans le gymnase de l'école des garçons, où toutes les filles avaient pleuré parce que les garçons s'étaient mis à la fenêtre pour les regarder se déshabiller ; tandis que moi, j'avais pleuré parce que j'avais honte, parce que j'étais moche avec mon cache sur l'œil et que ce n'était pas ainsi que je voulais me présenter devant Camille. La fois, enfin, où nous étions entrées (en rang deux par deux) dans l'école des garçons, que je n'avais plus mon cache et que Camille m'avait regardée, que j'avais chanté et dansé de joie au milieu du rang (et de la cour de récréation pleine de garçons) et que toutes les filles m'avaient regardée de travers parce que, en principe, pour traverser la cour jusqu'au gymnase, elles voulaient toujours se faire toutes petites, toutes discrètes pour ne pas attirer sur nous l'attention des garçons.
28.
À l'automne, c'était moi toute seule qui aimais les garçons (semblait-il).
29.
Et là, quelques mois plus tard, après plusieurs mois de silence, à l'occasion de ce fameux disque, à l'occasion de la question de la maîtresse : « de quoi parle cette chanson ? », si j'étais bien incapable de répondre, d'autres filles avaient levé le doigt bien haut pour expliquer… ce qu'est l'amour ; tout en jetant des petits coups d'œil vers moi, comme pour chercher mon approbation.

4 - AU BUREAU DE LA MAÎTRESSE
30.
« Bon alors ! Quand est-ce qu'on apprend à la chanter, cette chanson ? »
venais-je de me demander quand sonna l'heure d'aller en récréation.
31.
Comme toutes les filles sortaient aux porte-manteaux, j'allai voir la maîtresse à son bureau pour… la remercier, comme il convient quand on reçoit un cadeau.



à suivre



ACCUEIL ET COMMENTAIRE